[edX] The Ancient Greek Hero in 24 Hours

Attention, chef d’œuvre. « The Ancient Greek Hero in 24 Hours » est de ces rares MOOC à surpasser tes attentes, ouvrir grand ton esprit à des horizons inconnus, t’amener à comprendre ce que tu te contentais de savoir, et te serrer le cœur au clap de fin. Une prouesse qui te donne une banane incroyable et te réconcilie avec le genre humain. Ouaip, rien que ça.

Je t’ai mis l’eau à la bouche, c’est bon ? Ok, on y va. Présentons le sujet en quelques mots : il s’agit d’une approche littéraire et culturelle de la figure du héros dans l’antiquité grecque. Le cours ne se contente pas de « raconter » des mythes ou d’expliquer les rites qui en découlent : nous étudions des textes grecs, traduits en anglais mais avec certains mots-clés (pleins de sens et souvent difficiles à traduire simplement) en grec ancien.

Le MOOC est divisé en 24 « heures », disons plutôt « modules » car chacun prend entre 3 et 8 heures de travail ; ces modules sont répartis en 5 grands thèmes sur edX :

  • 1-5 : la poésie épique et lyrique
  • 6-11 : les signes du héros dans les œuvres épiques et l’iconographie
  • 12-15 : le culte des héros
  • 16-21 : le héros dans la tragédie
  • 22-24 : Platon et au-delà

Un module est composé comme suit :

  • un texte à lire : un tiers de l’Iliade, une tragédie d’Euripide, un dialogue de Platon…
  • une série de courts extraits (le plus souvent tirés de l’œuvre lue précédemment) à « lire attentivement » (slow reading)
  • des vidéos à regarder (je vais y revenir)
  • un bref quiz à passer, pour valider notre compréhension de certains concepts (les questions sont loin d’être scolaires, elles font réfléchir et revenir au texte ; obtenir 75% en moyenne est un beau défi)
  • un exercice optionnel d’annotation collective, dans lequel chacun essaie de commenter de façon pertinente un extrait, en s’appuyant sur les mots-clés grecs

The Ancient Greek Hero in 24 HoursCe qui est fascinant, c’est que tout ceci est conçu à la perfection. Les textes sont disponibles gratuitement (oui, non seulement les traductions, mais également le livre du Pr Nagy, 30€ sur Amazon…), les traductions sont remarquables et font intelligemment ressortir les mots-clés ; les quizzes sont utiles et subtils, ce qui n’est pas courant dans le monde des MOOC ; l’exercice d’annotation est un entraînement accessible à tous, bien encadré et expliqué.

Le clou du spectacle, si j’ose dire, ce sont les vidéos. Gregory Nagy dialogue avec ses collègues et étudiants avec une classe, une aisance verbale et une pédagogie incroyable. J’ai retrouvé le très haut niveau de qualité d’enseignement observé dans Visualizing Japan, à ceci près que « H24H » est encore plus colossal et universel. Avis aux écoles et universités qui produisent un MOOC pour redorer leur blason : inspirez-vous d’Harvard. Oui, d’accord, ils ont des moyens financiers considérables, mais ils ne font pas leur promo à chaque vidéo, et surtout ils ont compris que la qualité des enseignants, des doctorants et de l’équipe technique était à la base de tout. Fin de la parenthèse.

Le Pr Nagy ne se contente pas d’analyser des textes devant nous, de nous aider à comprendre leur sens profond. Par ses échanges avec ses interlocuteurs (mention spéciale à Claudia Filos et Leonard Mullner, que je considère pour ainsi dire comme des amis tant leurs interventions faisaient écho à mes questions), il nous pousse à réfléchir avec lui. C’est tout sauf une conférence ou un cours magistral ; c’est même, je crois, mieux qu’un TEDx, car en plus d’être concis, précis et manifestement préparé avec soin, c’est un échange ouvert. Ne crois pas que le Pr Nagy a inventé un art nouveau : il applique simplement l’enseignement de Socrate. Il fait vivre le logos, le verbe, le discours.

Puisque j’évoque le logos, évoquons une autre (immense) valeur ajoutée de ce MOOC : l’utilisation délibérée de mots grecs. Je te vois froncer des sourcils : non, rassure-toi, nul besoin d’avoir étudié le grec ancien pour suivre ce MOOC. L’enseignant introduit un mot par module, parfois deux, ce qui n’a rien d’insurmontable ; ce sont en outre des mots extrêmement importants dans la culture grecque, et bien souvent nous les retrouvons dans notre langue. Dike, agon, kleos, nostos, menis sont des notions puissantes et complexes, souvent difficiles à transcrire fidèlement, et ces dernières semaines je me suis surpris plusieurs fois à employer intérieurement ces mots, faute de terme français aussi précis, à l’image de ce que nous faisons tous avec « week-end » ou « yin yang ». Si tu aimes l’étymologie, le sens profond des mots, tu peux suivre ce MOOC rien que pour son aspect linguistique, c’est un régal.

Je parlais tout à l’heure d’échange « ouvert », et il y a un deuxième sens à cela. Il serait tentant d’imaginer ce cours comme un havre de paix passéiste et douillet pour nostalgiques du bon vieux temps et de la « vraie culture » – c’est ce que certains imaginent quand on parle d’humanités et de langues anciennes. Ce MOOC incarne tout le contraire. Chaque module est l’occasion d’un clin d’œil, d’une référence opportune à un autre élément de notre culture, hors antiquité grecque. Cela peut être le haka des Maori ou un rite africain impliquant des libations : ce rapprochement anthropologique a le mérite de nous sortir de notre euro-centrisme. Mais Gregory Nagy va bien plus loin : il relie l’épopée homérique à Blade Runner et aux films de Kurosawa, invoque Mozart et Nietzsche pour illustrer une scène, évoque les contes d’Hoffmann, le Rayon Vert, les immortelles… et Scream 2. Comme il le dit si bien, étudier les héros grecs, comprendre la conception que les Hellènes avaient de leurs exploits et de leurs échecs, cela nous aide à analyser notre propre humanité, nous reconnecte avec l’Humanité : c’est précisément l’objet de ce que l’on appelle « les humanités ».

Je me demande comment conclure ce compte-rendu. Je t’ai expliqué ce qu’enseignait ce MOOC et en quoi il était réussi, mais j’ai le sentiment de n’en avoir pas dit assez. C’est peut-être que le français ne suffit plus, alors permets-moi de m’exprimer autrement : j’ai atteint le telos (accomplissement, fin de cycle) de cette theoria (voyage sacré/spirituel, contemplation), et comme tous mes collègues de l’agora (assemblée) d’apprenants, je me sens olbios (fortuné) d’avoir enrichi mon noos (perception, conscience) et ainsi mieux compris notre kosmos

 

Évaluation


Technique : 9/10


Pédagogie : 10/10

Intérêt : 10/10

4 réflexions au sujet de « [edX] The Ancient Greek Hero in 24 Hours »

  1. Matthieu Auteur de l’article

    Et que les anglophobes ne désespèrent pas : on me souffle dans l’oreillette qu’une traduction française des sous-titres est en préparation pour fin 2015. En clair, ami lecteur, tu n’auras bientôt plus aucune raison de ne pas te joindre au banquet. 😉

  2. Coulmin Koutsaftis Marie-Laure

    Merci Matthieu, cher co-disciple, je partage absolument ton avis.
    Je viens de finir en vitesse (!?) ce MOOC que je trouve génial moi aussi, et je suis ravie de garder l’accès à tous les cours et textes, en bonus. Je travaille depuis plusieurs années sur la naissance de la tragédie et j’ai pu retrouver des pistes passionnantes dans l’enseignement de ce grand prof.
    Au plaisir de partages éventuels, et très bonne année à toi et aux tiens !

  3. Ping : MOOC : cours plat ou cours en relief ? | Jamais sans mon laptop

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