Inspiration divine

Mais non, mais non, je ne poète pas plus haut que mon luth, il faut prendre ce titre dans son sens caché: l’enthousiasme. Car en effet (les hellénistes lèvent un sourcil), c’est bien de cela qu’il s’agit ! Pas au sens platonicien (j’ai le sentiment que l’essentiel de mon inspiration vient souvent de quelque chose ou quelqu’un sur ce cher plancher des vaches), mais au sens moderne. S’il faut assurément de l’inspiration pour écrire, il faut aussi de la gnaque (orthographe incertaine), du punch, des vibes – tout un tas de mots pourris qui ne valent pas un kopeck face à l’enthousiasme.

L’enthousiasme, vaccin contre la paresse, anticorps contre la lassitude, phagocyte des idées noires, vitamine anti-stress… C’est vachement mieux (et moins cher) qu’une cure de remise en forme. Et en plus, c’est contagieux.

Tentons aujourd’hui de démontrer les capacités de propagation de l’enthousiasme par voie électronique…


Pour la deuxième fois, le soleil se couchait sur le cercle de tanières humaines. Leurs habitants allaient et venaient autour du feu central, sans économie, et mêlaient leurs voix aigues dans un rituel vespéral qu’ils appelaient prière.

Les mots n’avaient pas de sens pour elle. Tout au long de leur route commune, la femelle qui se faisait appeler shaman lui avait parlé, tentant d’établir un lien au travers de ces pensées sonores qu’elle projetait dans son esprit. Elle avait accepté ce contact: les humains lui apportaient de la nourriture, et ne menaçaient pas son petit. Mais leur apparente nécessité de penser avec des mots lui semblait peu commode.

Ceux de son espèce n’avaient pas besoin de cela. Ils n’en étaient pas moins puissants pour autant: ses contacts avec la shaman lui avaient offert la vision d’un esprit curieux, savant et intrigant… et pourtant si faible, si peu à l’écoute de ses sens. La shaman ne comprenait pas la glace sous ses pieds, elle n’écoutait pas les murmures du vent ni ne ressentait l’écho des temps à venir. Elle s’y essayait, cependant, et elle avait expliqué que c’était précisément son rôle au sein de sa tribu; comment imaginer alors que ses semblables étaient encore moins conscients, moins sensibles…

Les humains n’avaient encore rien exigé d’elle. Ils la respectaient, la craignaient – elle pouvait les tuer tous en un instant -, et pourtant elle savait que le jour viendrait où ils lui feraient payer ces innombrables poissons qu’ils lui amenaient. Qu’importe. Si leur requête lui déplaisait, elle partirait, le ventre plein et son petit en meilleure santé. Ils devaient le savoir; peut-être attendaient-ils d’elle qu’elle tue les mâles d’une tribu rivale ? Cela, elle l’accepterait. Elle pourrait en faire l’occasion d’exercer son petit à la chasse; il était jeune et faible, mais les temps sombres s’en venaient, et c’était son devoir de mère de le préparer à survivre seul.

De nouveau, la shaman quitta ses semblables, tourna le dos au feu et s’approcha d’elle. Elle était allongée sur le ventre, son petit blotti contre son flanc dormait. La femme s’agenouilla et posa les mains de chaque côté de ses yeux noirs.

Salut, mère. Je suis revenue te parler.
Oui. Elle savait projeter ses pensées en retour; le plus difficile pour elle était de les assembler sous forme de mots, pour les rendre intelligibles à l’humaine.
Nous aurons bientôt pris assez de poisson pour reprendre la route. Nous comptons lever le camp demain. Nous feras-tu l’honneur de nous accompagner, mère ?
Où ?
Au sud-est, mère. Vers les terres froides.
– Pourquoi ?
– C’est là que notre histoire nous mène. Ne crains rien pour ton petit; nous continuerons à vous offrir notre poisson, et comme je te l’ai déjà proposé, notre feu est le vôtre, si le froid vous menace.

Elle ne répondit pas. Elle avait déjà essayé, sans succès, d’exprimer son dégoût pour le feu; non qu’elle en eût peur, mais il évoquait en elle de pénibles souvenirs qui ne lui appartenaient pas. Elle comprenait le besoin de ces frêles créatures de réchauffer leur corps, mais ils ne possédaient pas sa mémoire.

Demain, marcher à nouveau… Elle ne savait que penser de leur destination. Le ventre plein, le froid serait toujours supportable. Ce qui lui inspirait de l’inquiétude, c’était le silence oppressant qu’évoquait en elle cette terre: nul de ses ancêtres ne l’avait parcourue… ou n’en était revenu.


Silam sirotait un vin sec des rives de la Calme, face à la mer, sur la terrasse venteuse de la propriété de Tuk; celui-ci bavardait de futilités avec son insignifiante épouse tandis que Silam se lamentait intérieurement d’avoir vu le jour dans une cité peuplée de lâches et de crétins.

Il n’avait pourtant pas de quoi s’apitoyer sur son sort: ses projets avaient considérablement avancé ces dernières semaines, à tel point qu’il était désormais affublé d’une popularité dont il se serait volontiers passé. A croire que les germes d’audace qui se morfondaient dans l’esprit de ses mollusques de concitoyens avaient soudainement retrouvé leur vigueur, faisant de lui le porte-étendard d’une nouvelle génération d’entrepreneurs. La renommée ne lui déplaisait pas: c’était de voir la médiocrité de ses admirateurs qui lui faisait fuir la lumière.

Si seulement il avait pu naître à Safran… Ses lectures lui avaient donné de cette cité une image de liberté, de fierté et d’ambition, et qu’importe s’il n’avait encore pu s’y rendre: il entrerait dans la ville jaune comme un prince, auréolé du pouvoir conquis à Tysan, et non comme simple marchand. Sa réputation le précèderait.

Il observa Naiich, la femme de son hôte. Une telle faiblesse signifiait la mort, là-bas: seuls les plus doués, les plus subtils, les plus endurants survivaient et gagnaient le droit de servir leur cité-mère. Rien d’étonnant dès lors que malgré sa faible population, Safran soit devenue une concurrente impitoyable pour Tysan. Elle aurait dû réveiller les instincts de compétition, être la mouche du coche qui sortirait Tysan de son sommeil… Hélas. Les Tysanais avaient certes consacré une énergie admirable à construire la route de l’ouest, mais ils s’étaient depuis endormis sur leurs lauriers, et déjà le bénéfice qu’ils tiraient de ce projet s’effritait. Silam n’avait aucun doute: Tysan trouverait un second souffle grâce à Peltros, ou sombrerait et rejoindrait le long cortège des bourgades anonymes.

Tysan avait au moins le mérite de produire d’excellents vins. Les Safranis, dans leur culte du contrôle de soi et de l’efficacité, ne connaissaient pas le vin, c’était une de leurs rares faiblesses. Silam finit son verre avec délectation et prit bientôt congé de ses hôtes; il devait se préparer pour son rendez-vous. Chez lui, il ôta son pourpoint brodé et ses chausses bouffantes pour revêtir une panoplie plus discrète, suffisamment usée pour rendre son propriétaire invisible dans les bas-quartiers. Il glissa dans une poche intérieure de son veston les documents qu’il devait emporter, et s’assura de mettre son poignard rutilant à l’abri des regards. Les saphirs semblaient glacés contre la peau de sa hanche, mais la présence de son arme le mettait en confiance.

Les quais glissaient dans la pénombre lorsqu’il s’y rendit enfin; une dizaine de lourds navires marchands masquaient une partie de l’horizon, tandis que l’on vidait ou remplissait leurs soutes dans un certain calme. Le port de Tysan avait vu son affluence diminuer à mesure que les pirates prélevaient leur dîme et que la nouvelle route terrestre drainait toujours plus de caravanes. Quelques années auparavant, les quais bourdonnaient de chahut, de transactions, de senteurs et de tentations, même au milieu de la nuit. Désormais, seule subsistait l’odeur. L’arrivée d’un navire attirait toujours les douaniers, les filles de joie et les curieux, mais l’atmosphère était pesante, et les conversations se faisaient à voix basse.

Silam marchait avec nonchalance, les mains dans les poches, et ne marqua aucun temps d’arrêt lorsqu’il repéra le Dio Vero amarré entre deux navires de pêche. Il franchit la passerelle et parvint sur le pont; sans se retourner, il se dirigea vers la cabine du capitaine, frappa deux fois à la porte et entra.

La cabine était étonnamment propre, sobrement meublée, parchemins et portulans rangés avec soin sur des étagères en chêne. Assis derrière un bureau étroit, le capitaine Arham observa Silam entrer, l’air impassible. La trentaine, plutôt chétif et presque féminin, Arham ne ressemblait en rien aux autres commandants de vaisseaux que Silam connaissait; il n’avait, en vérité, rien d’un marin. Mais en huit ans il avait perdu moins de cargaisons que n’importe lequel de ses concurrents, et ses hommes lui vouaient une loyauté quasi mystique. Silam ne prétendait pas comprendre les raisons de ce succès; l’homme avait des talents cachés, sans doute. Peu lui importait: il n’était pas venu pour lui.

Silam passa une main dans son veston et montra au capitaine un document au bas duquel figuraient deux signatures. Arham l’examina un court instant puis releva les yeux.

– Première cabine d’hôtes, côté bâbord du pont inférieur. Remettez-moi votre arme.
– Je ne…, protesta Silam
– Vous ne comptez pas vous en servir ? Peu importe. Tels sont les termes de mon contrat. Votre contact a fait de même, ajouta-t-il en montrant de la main un long sabre adossé au mur à la droite du capitaine. Silam avait supposé qu’il s’agissait de son arme personnelle.
– Pas de bagarre sur mon navire. Donnez-moi votre poignard, je vous garantis que vous êtes en sécurité chez moi.

Silam obéit à contrecoeur; il n’avait pas le choix. En quittant la cabine, il tenta de se réconforter en songeant que les mots et les idées lui avaient toujours été d’un plus grand secours que n’importe quelle arme. Son poignard avait surtout une valeur affective, presque superstitieuse… Indigne de lui, de ses idéaux de courage et d’acuité intellectuelle. Il descendit sur le pont inférieur. La porte indiquée par Arham était entrouverte; il la poussa.

Il crut d’abord s’être trompé de cellule: celle-ci était vide, sombre, avec une simple couchette drapée d’un côté, et le sol nu de l’autre. Un cadre était accroché à la paroi face à lui; il s’en approcha, et pensa reconnaître un portrait dont l’obscurité lui empêchait de discerner les traits. Il se retourna pour quitter la pièce, et fit face à une silhouette se découpant dans la lumière venant du pont.

Instinctivement, il porta la main à sa hanche, geste inutile qu’il regretta aussitôt. La silhouette sembla sourire, et fit un mouvement de côté pour laisser la lumière éclairer son visage. Silam vit alors son front haut, ses pommettes saillantes, sa longue chevelure de jais, ses lèvres pleines et ses yeux noirs et brillants, moqueurs. Une femme. Ils m’ont envoyé une putain de femme pour se foutre de moi.

Une rage sourde monta en lui; la femme prit la parole d’une voix suave.

– Enchantée, Messire. Je me présente: Retoscia, Troisième Pyol de Sa Majesté, mandatée par Celle-Ci pour négocier en Son nom une nouvelle ère d’amitié entre nos peuples.

Silam comprit son erreur: les Peltrosis avaient effectivement promis d’envoyer en guise d’émissaire un des proches conseillers du Roi, ces fameux Pyol, et avaient donc honoré leur engagement. Silam n’avait tout simplement pas envisagé qu’ils puissent laisser une femme accéder à une telle fonction. Il suffisait de voir la débauche et l’oisiveté régnant à Ienon pour comprendre que les femmes n’étaient pas à leur place dans les sphères du commandement; celle-ci avait dû séduire le Roi lui-même pour parvenir à ce poste. Il songea cependant qu’il ne gagnerait rien à se montrer incorrect.

– Tout l’honneur est pour moi, Madame. Silam, humble commerçant de Tysan, premier partisan de cette nouvelle ère parmi les siens, à votre service. Je souhaite de tout coeur que le succès de nos négociations nous permette au plus vite de poursuivre ces relations au grand jour, au vu et au su de nos peuples respectifs.
– Ce serait effectivement bon signe, même si je ne suis pas certaine que cela soit nécessaire. L’ombre me convient parfaitement.

J’avais remarqué. Silam décida de passer aux choses sérieuses.

– Dans votre dernière lettre, vous avez mentionné une offre personnelle formulée par Son Altesse votre Roi. Puis-je en connaître la teneur ?
– Placez-vous votre intérêt personnel au-dessus de celui de votre communauté, Messire Silam ?
– Non, naturellement. J’ai été… surpris de cette annonce, et j’ai pensé, peut-être à tort, que vous aviez été envoyée ici pour m’en parler d’homme à… en personne.
– Vous êtes totalement dévoué à votre cité, donc ?
– Absolument. Rendre à Tysan sa glorieuse fierté est mon rêve depuis toujours.
– Bien ! Alors vous ne verrez aucun inconvénient à discuter de votre situation personnelle ultérieurement. Je sais que Sa Majesté a des projets pour vous, mais je ne suis pas qualifiée pour aborder ce sujet. Ma présence dans les eaux tysanaises – périlleuse, comme vous l’imaginez – vise uniquement à faciliter l’union de nos deux contrées.
– Cela me convient parfaitement, Madame, et je vous assure que de vous savoir en danger en ces lieux ne me réjouit aucunement. Travaillons ensemble, afin que vous et les vôtres puissiez à nouveau être accueillis en amis et vous sentir ici chez vous.
– Je vois que nous nous comprenons…, fit-elle en souriant.

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