Shikata ga nai

Encore une semaine de dingue ! Je ne vais pas m’en plaindre, hein, c’est la vie, mais le délai entre deux chapitres se rallonge forcément. J’aimerais compenser en qualité, mais que voulez-vous, il ne suffit pas de vouloir…

J’y ai pensé hier, fort heureusement, mais pas sur le blog, alors: joyeux anniversaire schtroumpfette 😉

Passons aux choses sérieuses avec la suite du feuilleton, écrite sur deux jours tellement qu’c’était long ! Pfiou ! :)

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Des voix entamaient déjà l’ascension du grand escalier, et Eirko ne réalisa son erreur que trop tard, lorsque toute retraite lui fut coupée.

A mesure que les voix s’approchaient, ses yeux s’accoutumèrent à la pénombre. L’éclat de la lune presque pleine transperçait le feuillage d’un arbre imposant – ce côté du bâtiment était invisible de l’extérieur, il devait donc s’agir d’une cour privée. Enjamber la fenêtre pour sauter d’un étage lui offrirait un répit, mais comment sortirait-il de cette demeure si les gardes, mis au courant de la présence d’un intrus, resserraient l’étau autour de lui ?

Son regard quitta la fenêtre et parcourut la chambre. Spacieuse, dotée d’un mobilier imposant, elle avait dû servir récemment, à en croire le linge consciencieusement plié et empilé sur une commode. L’immense lit ne pouvait qu’appartenir à un couple; l’impressionnante épaisseur de couvertures était probablement là pour la décoration: impossible de ne pas mourir étouffé ou déshydraté après une nuit là-dessous.

– … n’ira pas bien loin, Madame, je vous l’assure !
– Je sais bien qu’il ne ressortira pas, mais faites aussi en sorte qu’il ne casse rien, je ne…

Eirko avança précipitamment vers la fenêtre et vit qu’au moins trois gardes examinaient déjà la cour à la recherche de l’intrus. Il ne serait pas de taille à affronter tous ces adversaires…

Un bref scintillement sur sa gauche lui fit tourner la tête, et, à la faveur d’une brise légère, un rai de clair de lune le mit face à face avec des yeux qu’il crut d’abord félins.

– Sous le lit, lui ordonna une voix qui elle était bien humaine.

Paralysé par la surprise, il se figea, puis s’approcha de son interlocutrice en serrant fermement sa dague entre ses phalanges, blanches de crispation.

– Sortez cette dague de son fourreau et je hurle; si vous voulez vivre, passez sous le lit et accrochez-vous au cadre !

Et comme il semblait de nouveau frappé de stupeur, la voix ajouta:

– Maintenant !

Elle n’avait fait que chuchoter, mais son autorité tranchante eut raison de l’immobilisme d’Eirko. Avait-il réussi à rentrer ses pieds à temps lorsque la porte s’était ouverte ? La chambre fut soudain parfaitement éclairée, et l’agitation du couloir lui parvint plus nettement. Il remettait sa vie entre les mains de cette voix.

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Rhacca fronça les yeux en marmonnant, feignant le réveil soudain, même si elle doutait de pouvoir abuser quiconque connaissait la légèreté de son sommeil: le vacarme des gardes et domestiques aurait sorti un ours d’hibernation. Mais elle devait au moins jouer le jeu…

Manque de chance: ce n’était pas un garde qui venait d’entrer, mais bien sa mère. Sa voix que l’inquiétude rendait aigüe ne manqua pas de lui martyriser les tympans.

– Rhacca ! As-tu vu quelqu’un passer ici ? Tenter d’ouvrir la porte ? Ou même courir dans le couloir ?

Es-tu encore en vie, ma fille ? Vas-tu bien ? Dommage, encore une belle occasion de se racheter que Lacca Melbome manquait. Evidemment, sa collection d’aquarelles était d’une valeur inestimable, et…

– Rhacca ! Réponds-moi !

L’intéressée répondit par un grognement qu’elle jugea satisfaisant, se frotta les yeux avec un talent certain puis répondit, la voix parfaitement enrouée:

– De quoi parlez-vous, Mère ? Je n’ai rien remarqué, je dormais…

Lacca hésita un instant, puis fit le tour de la chambre, visiblement peu convaincue de la comédie jouée par sa fille. Au temps pour mes talents de saltimbanque, songea celle-ci en regardant sa mère jeter un regard prédateur par la fenêtre, vérifier l’intérieur de la garde-robe, ouvrir un à un les tiroirs de la commode – comme s’il pouvait se cacher là-dedans, ha ! – avant de les refermer avec un agacement certain – elle s’en veut d’avoir été si stupide devant moi à l’instant -; chaque placard eut droit à son inspection méticuleuse. Puis ce fut au tour du lit; non, l’intrus n’était pas dissimulé sous les couvertures, et si cette idée l’avait un tant soit peu inquiétée pour sa fille, elle n’en montra rien.

Elle acheva son parcours par deux coups de pied distraits sous le lit, fort peu grâcieux pour une dame, mais personne (d’important) ne l’avait vue, alors… Elle ne remarqua pas l’angoisse fugace dans le regard de sa fille à cet instant, et s’en fut en fermant brusquement la porte, sans un mot. Adieu, vieille peau.

Pas un son ne vint troubler le silence qui s’ensuivit; le vent même s’était tu. Pas un bruit, hormis les pas nerveux qui se firent de plus en plus rares. Les gardes finiraient bien par admettre d’avoir émis une fausse alerte, et encaisseraient stoïquement le sermon de la maîtresse de maison.

Lorsque tout danger lui sembla écarté, Rhacca reprit son chuchotement, comme si tout cela n’avait été qu’un bref interlude à sa discussion avec l’inconnu.

– Vous pouvez sortir.

Aucune réaction ne fit suite. Le gamin qu’elle avait entraperçu était-il de nouveau terrifié ? La chausse pointue de sa mère l’avait-elle blessé ? Avait-elle tout simplement rêvé tout ce qui venait de se produire ?

Fort heureusement, jugea-t-elle, l’inconnu finit par émerger de sous le lit et se tint, hésitant, face à elle. Sa main droite était de nouveau posée sur sa chère petite dague, et Rhacca supposait qu’elle n’avait pas dû s’en éloigner de beaucoup pendant tout ce temps.

Une idée lui vint.

– Savez-vous ce que vous me devez ? s’entendit-elle prononcer avant même d’avoir réfléchi aux conséquences du plan qui se dessinait dans son esprit.

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En d’autres circonstances, Eirko aurait dégainé sa dague et aurait tranché la gorge de l’étrangère en un éclair; elle menaçait de crier s’il faisait mine de lui faire du mal, mais c’était sans compter sur sa vivacité acquise à la dure lors de sa… précédente vie.

Il pouvait la tuer, donc, et tenter de s’enfuir; c’était risqué, compte-tenu de la vigilance nouvelle des gardes, mais il avait forcément une chance: s’il parvenait à ne jamais en affronter plus d’un à la fois, le destin lui sourierait peut-être.

Mais Eirko n’avait jusqu’ici lu, dans les yeux de ses semblables, que détresse, haine, indifférence, amour, joie, colère… Et ce qu’il avait aperçu dans le regard de cette femme l’avait dérouté plus qu’il n’aurait pu l’imaginer: tous ces sentiments y résidaient, entremêlés et pourtant distincts. Cette sensation étrange s’était accrue à l’écoute de la confrontation avec la mère de l’étrangère: Eirko n’imaginait pas que telle haine soit possible entre une mère et sa fille. Même sa fureur vengeresse envers les Donates lui semblait raisonnable et mesurée, comparée à ce jeu de massacre que devaient se livrer quotidiennement les deux femmes…

Il aurait tout le temps de la tuer plus tard: il devait d’abord résoudre l’énigme de cette jeune femme.

– La vie, je suppose.
– Exact, répondit-elle avec un sourire mi-malicieux mi-carnassier. Je vous propose un marché, mystérieux inconnu: je vous aide à sortir d’ici, et vous m’emmenez avec vous.
– Je peux m’enfuir seul, vous…
– Détrompez-vous, l’interrompit-elle comme l’on corrige un enfant. La paresse des gardes vous a permis de vous introduire ici, mais ils ne feront pas deux fois la même erreur.

Elle fit une pause, manifestement pour ajouter du poids à ses paroles, puis reprit en rivant son regard au sien.

– Il existe un moyen de s’échapper de cette demeure, et je ne vous le révèlerai que si je vous accompagne.
– Vous semblez mourir d’envie de partir d’ici; pourquoi ne pas l’avoir fait plus tôt ?

C’est seulement en formulant cette question qu’il prit conscience de ce qu’il n’avait pas su voir plus tôt: la femme autoritaire et décidée était en réalité une frêle jeune fille, sans doute plus jeune que lui, dont le corps excessivement maigre semblait plus fragile qu’une feuille de riz. Etait-elle malade, mourante peut-être ? A Bar, seuls les plus forts survivaient, et Eirko se demanda quelle société avait bien pu maintenir en vie un être que la mort appelait visiblement depuis longtemps.

– Par paresse, sans doute. N’est-ce pas ce que vous pensez ?
– Pas vraiment… Dans votre état je ne pense pas qu’il soit très raisonnable de sortir de votre lit.
– Tiens donc ! Peu importe si je crève en route; je veux juste voir le soleil se lever loin d’ici.

Ailleurs, loin de chez toi, tout au bout du chemin,
Le pain est toujours chaud, les épées dorment sans bruit,
Le printemps ne meurt pas et l’or pleut chaque nuit;
Ne quitteras-tu donc point ta maison, tes amis,
Tes illusions fanées pour cet eden sans fin ?

Eirko aurait voulu lui expliquer que le monde n’était pas meilleur ailleurs, comme on le lui avait appris à Bar: la misère et l’injustice sont universelles, va-t-en et tu te brûleras les ailes. Et pourtant, lui-même avait emprunté un chemin inconnu, et, si cette ville n’était pas un paradis, la vie y semblait bien plus douce qu’à Bar.

Mais surtout, il voyait bien qu’essayer de la raisonner serait aussi difficile que de dompter une bête enragée: en cela, ils étaient semblables, unis par une volonté farouche de vivre un jour de plus malgré l’adversité.

Il prit donc un air résigné, se préparant mentalement à l’abandonner à la première occasion venue: un poids mort ne ferait que ralentir sa route. Mais où irait-il, ensuite ? Il lui fallait quitter cette ville, sous peine d’être surpris au cours d’un prochain larcin – il n’aurait pas toujours cette chance qui venait de le sauver.

– Où comptez-vous aller, au juste ? demanda-t-il innocemment.
– Eh bien, si vous parvenez à m’amener jusqu’à Tysan, je vous en serai très reconnaissante, répondit-elle avec un sourire. Je devrais pouvoir utiliser les relations de ma mère pour vous récompenser dignement… Si l’or vous intéresse, bien sûr.
– Est-ce loin d’ici ?
– A pied, oui, mais si vous êtes parvenu à entrer dans cette demeure, vous ne devriez pas à avoir de mal à voler un cheval, hmm ?
– Vous savez monter ?… Moi pas.

Elle le dévisagea avec amusement, comme s’il venait de dire une énormité. Evidemment, elle ne pouvait pas se douter qu’à Bar, seuls les Donates étaient autorisés à posséder un cheval – privilège insignifiant puisque la topographie de la ville et du désert environnant rendait ces bêtes inutiles.

Rhacca – le nom employé par sa mère lui revint – prit finalement les choses en main et lui dicta les quelques affaires à emporter: une carte de la région, deux vêtements chauds, des bons au porteur (il dissimula une grimace en se disant qu’il n’aurait aucune chance de se faire passer pour "Mademoiselle Rhacca Melbome" s’il voulait les encaisser seul), et son foulard favori, soi-disant pour protéger son visage de la poussière.

Eirko l’aida ensuite à enfiler une fourrure par-dessus sa chemise de nuit – on dirait un ourson, emmitoufflée comme ça – et la prit sur son dos; ils sortirent discrètement et suivirent le chemin indiqué par Rhacca, faisant un crochet par les cuisines désertes pour rafler quelques lanières de viande séchée et du pain noir.

Les sous-sols de la demeure étaient plongés dans une obscurité quasi-totale, pas assez toutefois pour empêcher Rhacca de le guider, et Eirko se rappela d’avoir cru voir les yeux d’un félin lors de son premier regard. Tant bien que mal, ils aboutirent aux conduites d’eaux usées de la ville (selon Rhacca, bien sûr – Eirko n’avait jamais vu d’égoûts), et au bout d’une échelle, à l’air libre.

Si la jeune fille ne semblait peser qu’une plume, c’était une plume glissante, et la maintenir sur son dos pendant tout le trajet avait été plus laborieux qu’Eirko ne l’avait supposé. Il la déposa à terre, dans un coin d’ombre, et partit en quête d’une monture assez robuste pour eux deux; il ne lui vint pas à l’idée de ne pas revenir la chercher: elle connaissait la région mieux que lui, ne mangeait presque pas… Et une fois à cheval, elle n’entraverait plus ses mouvements.

Pourtant, lorsqu’il revint à elle avec une jument de race, elle parut étonnée de le revoir, et murmura un remerciement. Cette cité avait beau étaler son luxe et offrir un confort sans égal, il fallait croire que ses habitants étaient aussi lâches, cruels et corrompus que ceux de Bar…

Lorsqu’ils s’éloignèrent d’Ienon, Rhacca prit les rênes des mains d’Eirko, ferma les yeux et huma l’air frais de l’aube qui approchait.

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