Pique à sot

Et c’est alors que tous s’exclamèrent: "chic, v’là la suite !"
:)

Pour citer mon ami FliB, à qui je faisais part de mes doutes quant à ma capacité à "créer" quelque chose de nouveau sans me contenter de régurgiter une bouillie d’influences: "les artistes empruntent, les génies s’approprient". Dixit ce cher Pablo (cf. le titre du billet d’aujourd’hui). De là à dire que cela fait de moi un artiste, tout de même… Enfin bref, bonne lecture, j’attends votre feedback.

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Tel un mirage improbable, les murs de nacre d’une cité se dressaient à la frontière du désert.

Six jours passés dans cette chaleur insoutenable avaient vu la lucidité d’Eirko fondre comme ses paumes sur le sable vitrifié par le passage du Lumion; il avançait lentement, sans plus se préoccuper de la direction des étoiles: il se contentait d’aller vers le soleil levant…

Sa détermination n’avait pas faibli, mais ce qui le maintenait en vie avait tout de la rage du condamné, décidé à contrarier les plans de la Mort. Avait-il vraiment cru que fuir les Donates en plongeant dans le désert serait autre chose qu’un baroud d’honneur ?

Il mit une main en visière, peu convaincu de la réalité de sa vision. Une ville blanche… Moins grande que Bar, mais dégageant une impression de… sérénité ? Et derrière elle, étaient-ce des palmiers ? Se pouvait-il qu’il soit arrivé au bout de son périple ?

Groggy, il se traîna jusqu’aux portes de la cité. Etait-ce du respect qu’il lisait dans les yeux des vigiles ? Non… De la crainte, sans doute: ils devaient le croire fou, ou malade. Il fallait assurément être l’un ou l’autre pour venir du désert… Et si jeune !

Il comprit plus qu’il n’entendit leur refus de le laisser entrer; sa conscience s’éveilla toutefois lorsque l’un deux lui apporta une gamelle d’eau qu’il posa par terre à quelques pas de lui. Il se traîna jusque-là, puis s’évanouit après quelques lampées, avec la certitude de se réveiller dans l’au-delà.

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Il ouvrit les yeux face à une cloison en bois. Son esprit était plus clair, son corps ne tremblait plus – l’air était de nouveau respirable, comme chez lui… Mais il n’avait pas rêvé; cet endroit n’était pas Bar. Des odeurs inconnues l’assaillaient, qu’il se dit appartenir à la végétation qu’il avait cru apercevoir.

Il y avait une rue tout près; il entendait des voix, le grincement des roues d’une carriole. Comment diable était-il entré dans la cité ? Les vigiles ne lui faisaient pas confiance, et c’était bien compréhensible… Qui donc l’avait transporté jusqu-ici, l’avait soigné (il remarqua ses mains bandées), abreuvé ?

Eirko avait grandi en serviteur des Donates, en Barri soumis; il comprit aussitôt. Esclave… J’ai été capturé, sauvé, et maintenant je vais payer cette dette pour le restant de mes jours.

Pourquoi pas, après tout ? Il serait nourri, logé, peut-être même trouverait-il dans une routine servile un sens à son existence. Il oublierait Bar, il oublierait les Donates, il oublierait… Mione ?

Il se leva d’un bond, malgré le vertige qui le saisit, et se dirigea furtivement vers la sortie, sans être aperçu des deux hommes en toge qui discutaient tout près. Jamais plus il ne serait au service de quelqu’un; jamais il n’oublierait ce passé qui lui lacérait le coeur. Il tromperait le destin, quoi qu’il lui en coûte.

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Au début, partagée entre l’insouciance et le maigre enthousiasme né de toutes ces nouveautés, Rhacca avait supporté la fatigue; elle avait choisi de contrarier les plans de sa mère du mieux possible (du moins l’espérait-elle), et avait accepté de supporter les charges qui lui incombaient.

La plus aisée d’entre elles était d’assister au Conseil. Lacca Melbome y siégeait, parmi d’autres matrones distinguées, et ce rôle lui tenait à coeur; il convenait donc à sa fille de se préparer à prendre la relève.

Rhacca avait donc été présentée en bonne et due forme, et l’indifférence générale avait tenu lieu de bienvenue. Elle était cependant parvenue à se distinguer en participant (discrètement, pour ne pas froisser sa chère mère) au débat concernant les taxes sur les produits importés, de Tysan essentiellement. Une de ses rares occupations, ces dernières années, avait été la lecture exhaustive de la bibliothèque familiale, et elle possédait plus de notions de politique et d’économie que la plupart de ces femmes; un point pour elle.

Ces séances présentaient donc un certain intérêt à ses yeux, et, hormis la difficulté de son transport, elle n’aurait pas vu d’inconvénient à ce qu’elles soient plus fréquentes. Car ses autres corvées étaient loin d’être aussi simples…

Co-diriger les domestiques de la résidence Melbome n’aurait dû nécessiter qu’un peu d’autorité et de sens pratique. Mais la plupart d’entre eux n’avaient toujours vu en elle qu’une enfant gâtée rongée par la paresse, un parasite indigne de la lignée Melbome; et tous ses efforts de bonne volonté n’y changeaient rien. Elle imaginait combien de calomnies sa mère avait pu débiter à son encontre, pour amener ces serviteurs dévoués à la mépriser à ce point…

Les réceptions mondaines, enfin, incarnaient précisément tout ce que Rhacca détestait: le brouhaha prétendument enjoué lui martelait les tempes; le regard immonde, dégoulinant de pensées obtues, des courtisans se relevant d’une courbette lui donnait la nausée; les danses de groupes exploraient les territoires infinis du ridicule – une chance qu’elle ne pût s’y joindre -, et les haussements de sourcils à son égard, lorsque les couples se formaient, lui donnaient envie de hurler.

Faute d’autres expériences, elle en supposait donc qu’elle exécrait la vie en société dans son ensemble, cet enchevêtrement de politesse guindée et de mesquinerie, de compassion feinte et de coups bas, de promesses en l’air et d’hypocrisie. Comment pourrait-elle survivre parmi ces charognards ?

Si elle ne pouvait lutter contre cette mascarade et ses participants, elle devait concentrer son énergie sur la responsable de tout cela. Elle exultait lorsqu’elle lisait de l’étonnement dans son regard; elle était même allée jusqu’à simuler une discussion amicale avec une des pires mégères que connaisse sa mère. Celle-ci avait écarquillé les yeux en entendant sa fille tenir ces propos si mesquins dont raffolaient les courtisans – sa stupeur avait été une récompense sans prix pour Rhacca, et elle avait mis encore plus de coeur à l’ouvrage les jours suivants.

Mais cette énergie était celle de l’esprit, et son corps encaissait de plus en plus difficilement tous ces efforts; épuisée, elle avait dû se résoudre à déclarer forfait pour la réception de ce soir. Rhacca sentait qu’elle brûlait là ses dernières forces; elle imaginait avec un plaisir cynique le jour où Pervenche ne parviendrait pas à la réveiller. Elle espérait que quelqu’un réaliserait alors ce que l’on avait exigé d’elle…

Peut-être demain. Patience… Pervenche avait mal tiré les rideaux, et l’ombre d’une branche du chêne séculaire se découpait sur la grisaille laiteuse du mur en face d’elle. Rhacca s’endormit et rêva qu’elle volait, jusqu’à la lune.

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Furtif, Eirko se glissa dans les demeures de cette ville riche et si tranquille; il trouva à manger et à boire, mais avant tout des vêtements locaux pour passer inaperçu. Les habitants de cette cité semblaient si sûrs d’eux, si insouciants… Jamais une Barri n’orait osé parader ainsi en pleine rue, vêtue d’habits si somptueux: elle n’aurait pas fait trois pas sans être agressée par des Donates ou dépouillée par un vagabond.

Autre fait étrange, les portes des maisons n’étaient pas fermées à clé, et personne n’en montait la garde, hormis devant les plus riches d’entre elles… Avec son expérience de "résistant", il n’eut donc aucun mal à trouver tout ce dont il avait besoin. Il s’équipa même d’une dague rangée dans le tiroir entrouvert d’un bureau en ébène sur lequel étaient éparpillées quelques feuilles griffonnées de ce qu’Eirko prit pour des chiffres.

Opulence, sérénité, que cachait donc cette cité ? La réponse l’attendait certainement dans ces immenses demeures – ou petits châteaux – aux grilles imposantes et aux gardes à la cotte de mailles luisante. Le bon sens le poussait à continuer vers l’est – peut-être tout était-il encore plus beau, là-bas ? -, mais Eirko était rongé par la curiosité.

L’occasion se présenta un soir; il dégustait silencieusement une pleine miche de pain frais, abrité par une rangée de tonneaux, lorsqu’il remarqua, à l’entrée d’une de ces résidences,  un défilé de personnes toutes plus fastueusement vêtues les unes que les autres. Sans doute se réunissaient-ils pour un bal, ou un mariage…

Sans hésiter, il fureta dans les parages, profita d’un bref laps de temps entre deux rondes de gardes pour escalader la grille et se retrouva dans la cour sans la moindre égratignure. Un jeu d’enfants, pour qui avait longtemps arpenté les toits vermoulus de Bar…

Tout le monde était déjà à l’intérieur; un bref coup d’oeil par une fenêtre, et il estima à une centaine le nombre de convives. Que de verre !, songea-t-il face aux vitres polies, aux chopes et coupes ciselées, au lustre gigantesque…

Il se glissa à l’intérieur, évitant de peu un vieil homme au veston strict qui courait presque vers la cuisine. Eirko préféra ne pas investiguer au rez-de-chaussée: il pouvait être aperçu à tout moment, et même avec ses vêtements neufs, sa tignasse crasseuse et mal coiffée suffirait seule à le démasquer.

Il gravit donc les escaliers – dont il se dit avec un soupir qu’ils étaient assez larges pour dix hommes mis côte à côte -, et se retrouva dans un couloir sombre; l’agitation d’en bas ne lui parvenait plus que faiblement. Toutes les portes de ce corridor étaient fermées, mais de la lumière passait sous leur chambranle – sauf une.

Les pièces éclairées sont des chambres, attendant leur hôte à la lueur de quelques bougies; personne ne dort à cette heure, la dernière pièce est sans doute vide. Il effleura malgré tout le manche de sa dague, cachée dans sa ceinture, ouvrit la porte, la franchit et la referma derrière lui sans un bruit.

3 réflexions au sujet de « Pique à sot »

  1. lea

    un petit sourire à la lecture des dernières phrases, bien joué pour les faire se rencontrer 😀 comment ça va se passer ??????
    bonne chance pour la suite !

  2. Sylvain

    voilà seulement que je lit la suite…
    et oui, week-end occupé…
    mais ça se lit toujours aussi bien !
    et je commence même à imaginer une suite 😉 c’est que j’accroche bien !
    bonne continuation ! et vivement le prochain chapitre !

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