Le désert est servi !

Deuxième partie de votre saga préférée. Oui, bon, inutile de rectifier, c’était de l’auto-satisfaction humoristique…

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Lève donc un peu le nez, périlleuse est ta route,
Prends bien soin de ta gourde, n’en perds pas une goutte,
Si tu tombes sur la dune comme on chute lors d’une joute
Le vent de ton futur sent le pâté… en croûte !

Plus ridicule, tu meurs. Mais les ritournelles saisies çà et là au fil de son enfance dans une cité cernée par les sables refaisaient surface à mesure qu’il s’enfonçait dans le désert. Celle-ci devait dater de son entraînement "militaire", si l’on peut appeler ainsi une course autour des murs de la ville lorsqu’il avait huit ans, course dont les retardataires n’étaient pas secourus – ils n’étaient pas assez résistants pour servir convenablement les Donates – et dont le gagnant avait mystérieusement disparu. Eirko avait cru à un hasard jusqu’à ce qu’il découvre qu’il en était ainsi chaque année: l’occupant s’assurait d’autres jours paisibles en décapitant la jeunesse barri.

Les trois premiers jours de fuite l’avaient rassuré: il tiendrait le choc. Certes, la chaleur lui faisait tourner la tête; bien sûr, malgré le mouchoir sur sa bouche et la parcimonie avec laquelle il vidait sa gourde, celle-ci était déjà presque vide.

Mais il était encore en vie, en pleine forme compte tenu des efforts fournis, et surtout, il était seul. Se retournant parfois au sommet d’une dune, Eirko n’avait pas vu le moindre signe de poursuite: les Donates comptaient sur le désert pour l’achever; ils le sous-estimaient, lui, leur plus farouche ennemi à n’en pas douter; cette outrecuidance les perdrait. Eirko puisait dans cet orgueil une énergie sans limites et avalait les kilomètres sans états d’âme.

Du moins jusqu’alors. La nuit avait, comme toujours, recouvert le désert en quelques minutes, ne laissant qu’une myriade d’étoiles pour marquer la frontière ondulant entre ciel et terre. Eirko avait tout juste eu le temps de se blottir sous le creux d’une dune pour échapper au vent glacial, mais cela ne l’empêchait pas de frissonner.

A bien y réfléchir, le froid saisissant de l’air nocturne lui était plus pénible que l’étouffante moiteur de la journée: il était accoutumé à celle-ci depuis toujours, alors que feu de cheminée  et couvertures rendaient la nuit douillette dans sa petite chambre à l’étage du Skitch.

Cette nuit-là, toutefois, ce n’était pas le froid qui paralysait Eirko. Ses oreilles bourdonnaient, et les claquements sourds de tambours de guerre résonnaient entre elles. Les symptômes d’une insolation, et pourtant…

Fuis, voyageur imprudent,
L’onde de sable rugit dans ton dos,
De l’intrus le désert veut la peau,
Fuis, car les dunes ont des dents

Ignorant le vacarme dans sa tête et les protestations tourbillonnantes de son oreille interne, Eirko bondit jusqu’à la crête et découvrit, effaré, un arc scintillant recouvrant l’horizon nord.

Le Lumion. La sempiternelle malédiction que les parents invoquaient pour pimenter les cauchemars des mômes: ne traîne pas en route, le Lumion adore les petits enfants ! Eirko n’y avait jamais cru, mais qu’importe: ce qu’il voyait là était dangereux, et fonçait droit sur lui.

Il rassembla ses souvenirs. Il en avait tant entendu sur le Lumion… Tantôt ogre gigantesque enfoui sous le sable, tantôt spectre phosphorescent, tantôt serpent vif comme l’éclair; il vous tuait d’un coup de dents, d’une décharge de foudre, d’un baiser mortel. Les victimes n’étaient en tout cas pas dévorées: si le sable ne les avait pas encore engloutis, on retrouvait leurs corps à demi carbonisés, le visage figé sur un masque d’épouvante.

L’horizon luminescent était parsemé d’arcs électriques minuscules – avec la perspective, de véritables éclairs grignotant la silice. Eirko connaissait bien les jeux de lumière que soleil et nuages d’été faisaient naître: ombre et lumière semblaient se poursuivre sur le sol, séparées par un trait imaginaire qui voyageait à une vitesse vertigineuse. Comme tous les gamins de la cité, il avait tenté de poursuivre une ombre de nuage en courant à toute vitesse…

Et cet immense serpent électrique dévalait les pentes bien plus vite encore qu’un rai de soleil. Eirko ne tenta même pas de se retourner: il n’aurait pas fait vingt mètres que la vague dorée le grillerait comme un papillon contre une lanterne. Il regarda fixement cet être surnaturel. Etait-ce une illusion ? Il ne semblait pas se diriger vers lui précisément; il suivait simplement sa route, zébrant l’immensité désertique selon un trajet que seuls les Dieux auraient pu connaître. Et Eirko se trouvait simplement sur ce chemin, brindille insignifiante s’apprêtant à être écrasée sous le pas d’un héliphant.

Plus que quelques centaines de mètres; deux secondes, peut-être trois. Eirko y voyait comme en plein jour, ébloui par les crépitements lumineux. Le sol tremblait, la dune semblait prête à fondre comme un château de sable s’écoule au travers d’un tamis; les étoiles avaient disparu, totalement occultées par les zébrures blanches qui persistaient sur sa rétine.

Il plia les genoux, fixant l’orage rectiligne malgré la douleur au fond de ses yeux. Lorsque la déferlante atteignit la dune sur laquelle il se tenait, il se propulsa en avant avec toute l’énergie du désespoir.

Ses paumes brûlées hurlèrent lorsqu’il atterrit sur du sable fondu. Il tourna la tête; l’être de foudre poursuivait son chemin, deux dunes plus loin. Eirko se remit précipitamment debout, dansant d’un pied sur l’autre pour rendre supportable le contact de cette matière bouillante, visqueuse et presque brillante qu’était devenu le sable.

L’obscurité l’enveloppait de nouveau, plus intense que jamais tandis que des réminiscences d’éclairs valsaient à l’arrière de ses paupières. Lors de son vol expérimental, sa gourde avait offert au désert les quelques gouttes qu’il lui restait. Il reprit donc sa route vers l’est, porté par une chaleur sèche et irréelle.

Il se promit à nouveau de survivre coûte que coûte: Eirko Sikos terrassant le Lumion, voilà qui ferait l’objet d’une bien belle épopée…

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