Loni chez l’ennemi

Bon sang de bonsoir, ça fait une éternité que ce pauvre Loni n’a pas eu droit à son chapitre. Vite, vite, pianotons avant que la culpabilité ne nous saisisse.


Deux jours plus tard, ils n’étaient plus que deux. Au travers des arbres de plus en plus clairsemés, ils observaient les vallons silencieux d’un pays ennemi, remplis d’incertitude quant à ce qu’ils allaient y trouver.

La mort, comme Arlo, sans doute. Ils marchaient tous trois sur les contreforts du dernier sommet à franchir, lorsqu’il avait brutalement disparu de leurs regards. Il était tombé dans une crevasse masquée par une fine feuille de givre, s’écrasant plusieurs dizaines de mètres plus bas, hors de portée, sans aucune chance de survie. Depuis le début de leur expédition, il avait revendiqué la tête de leur groupe, au nom de ses vingt ans d’expérience comme pisteur et éclaireur.

Depuis, Jimo et Loni étaient restés muets. Le commandement revenait de toute évidence au plus âgé des deux, mais Jimo n’avait pas d’ordres à donner tandis qu’il leur suffisait d’achever leur traversée des Bois de Fer. Ils n’avaient rencontré aucun autre Brislien en chemin; toutefois, comme les provisions d’Arlo avaient disparu avec lui, ils avaient dû chasser pour ne pas épuiser définitivement les leurs. Quelques oiseaux et un lièvre replet leur étaient presque tombés entre les bras; les Brisliens ne devaient jamais avoir faim avec une telle profusion de gibier à leur portée.

– Il y a un village, là-bas, finit par dire Jimo après avoir scruté l’horizon.

La forêt proprement dite était derrière eux, mais ils se trouvaient encore sur un promontoire rocheux et boisé, d’où ils avaient une vue plongeante sur la vallée. Des pâturages à perte de vue, quelques bêtes çà et là, mais aucun homme pour les garder. Loni le fit remarquer.

– Ce n’est pas normal. Tu crois qu’ils ont tous été enrôlés pour la guerre ?
– Possible. Ou bien ils savent qu’on est là, et ils nous tendent un piège.
– Qu’est-ce que tu proposes…?
– On va rester à couvert jusqu’à la tombée de la nuit. Tu restes là, tu surveilles, moi je vais longer le sous-bois vers le sud pour essayer de voir s’il y a du monde dans ce patelin. Si tu vois que des hommes montent dans ma direction, tu me rejoins.

Loni trouvait stupide l’idée de se séparer, mais se tut, sachant que son compagnon y verrait un nouveau signe de couardise.

– Bon, j’y vais. Et surtout, n’allume pas de feu.

Loni répondit par une grimace lorsque Jimo eut tourné le dos. Il était partagé entre l’envie de désobéir aux ordres et de suivre Jimo pour ne pas rester seul, et celle de le laisser prendre des risques avec l’espoir malsain qu’il ne revienne pas. Il ne pensait pas pouvoir faire seul le trajet du retour, mais en un sens cela valait mieux que de pénétrer en pays étranger sans les présences rassurantes d’Arlo et Urlod.

Mais à supposer qu’il puisse revenir chez lui, comment accueillerait-on un déserteur ? Même le silence du Relais se ferait lourd de reproches. Loni était convaincu qu’ils le livreraient à Granz, ou à quelque nobliau resté à Grive administrer la cité. Il serait pendu en place publique. Les Brisliens auraient beau leur tendre des pièges, aucun ne serait aussi solide et cruel que celui dans lequel il était tombé en rencontrant Jorem. Plus le temps passait, plus il haïssait les mensonges et les injustices de cette guerre… et plus il souhaitait une victoire éclair de son Seigneur, pour fuir ce pays hostile et rejoindre la quiétude immuable du Relais.

Il méditait encore sur son sort lorsque revint Jimo, le visage crispé et la main sur le pommeau de son épée. Il s’assit près de Loni et observa un silence soucieux.

– Alors ?
– Alors rien. Je n’ai rien vu du tout, aucun soldat, aucun paysan. De là où j’étais, je crois que j’aurais entendu des cris, et rien, pas de gamins qui jouent, de bébés… Et les cheminées ne fument pas.
– Il faut dire qu’il fait beaucoup moins froid ici que… chez nous.
– Il n’y a personne là-bas, Loni. Personne. J’ai guetté pendant près d’une heure, et rien n’a bougé.
– Tu penses qu’ils sont partis à la guerre en laissant leurs bêtes derrière eux ? Qu’ils sont tous partis, femmes, enfants…?
– Hmm. Brisle est plus grande que Grive, tu sais – enfin, leur territoire, pas la cité. Mais déjà à la dernière guerre, ils étaient moins nombreux. Vraiment moins, comme… la moitié de nous. Ils ont peut-être enrôlé les femmes et les gosses pour faire le poids.
– Mais alors… Ils savent que nous arrivons.
– Possible. Mais s’ils avaient eu de quoi nous empêcher de venir jusqu’ici, ils l’auraient fait. Je crois qu’ils n’ont pas les moyens de surveiller tout leur territoire pour débusquer des éclaireurs.
– Ils ont peut-être tendu un…

Jimo se releva brusquement, agacé.

– Ecoute, on ne va pas rester ici à attendre l’hiver prochain. S’il y a un piège, qu’on y aille tout de suite ou demain, c’est pareil. Autant aller voir ce maudit village une fois la nuit tombée… comme maintenant. Viens.

Incapable de contester ce raisonnement, Loni se leva à son tour et marcha de mauvaise grâce dans les pas de Jimo. Celui-ci resta toutefois prudent; une fois descendus de leur promontoire, ils avancèrent dans son ombre, jusqu’à apercevoir les premières maisons du hameau. Ils attendirent quelques minutes, à l’écoute du vent et des oiseaux nocturnes, puis reprirent leur progression à croupetons.

Manifestement, Jimo ne s’était pas trompé. Il n’y avait pas un souffle de vie dans ce village; il semblait même abandonné depuis longtemps. Ses habitants l’avaient quitté en toute hâte; des outils gisaient à terre, quelques volets étaient cassés, et les potagers n’étaient plus entretenus. Jimo se redressa.

– On ne peut pas être sûrs de la raison de leur départ, mais en tout cas, ils ont fichu le camp, c’est certain.
– Je ne sais pas, c’est…

Loni laissa sa phrase en suspens et s’approcha d’une maison à la porte entrouverte. Il ramassa un objet à terre, l’examina et revint vers Jimo.

– Jimo… Si tu devais partir précipitamment de chez toi, avec femmes et enfants… Est-ce que tu laisserais ça derrière toi, sur le pas de ta porte ?

Il lui tendit l’objet, une petite bourse. Remplie, sentit aussitôt Jimo. Il l’ouvrit pour compter les pièces; pas de quoi impressionner le fils du riche tisserand Leroti, mais assurément une vraie petite fortune pour un paysan.

– Bizarre, oui. Viens, on va voir s’ils ont laissé autre chose.

Ils entrèrent dans la maison, une modeste chaumière abritant deux pièces. Loni pouvait voir les étoiles à plusieurs endroits au travers du toit délabré. Jimo inspectait la plus petite pièce lorsque Loni l’entendit hoqueter; il dégaina son épée et bondit dans la pièce obscure.

– Range ta lame, Loni. Ils ne risquent pas de nous faire du mal, je crois.

Sur un signe indistinct de Jimo, Loni passa une main devant lui, près du sol. Il toucha un matelas de paille séchée, et sur ce matelas, des os.

– Laisse tomber, je vais allumer la lanterne… Touche pas à ça plus que nécessaire, y’a sans doute des rats dans le coin.

Lorsque Jimo parvint à embraser la mèche huilée, les deux garçons contemplèrent les quatres corps côte à côte, et les ombres démentes que leurs squelettes projetaient. Les dents serrées, Jimo tint la lanterne tandis que Loni s’approcha pour examiner les ossements.

Deux adultes, et deux enfants entre eux, recroquevillés les uns contre les autres. Etaient-ils mort dans leur sommeil ? Loni ne décela aucune trace de combat, d’os brisés, entaillés par une épée; la chaumière n’aurait pas résisté s’ils avaient péri dans un incendie. Jimo se fit écho des interrogations de Loni.

– Qu’est-ce qui a bien pu arriver ?…
– Je ne crois pas qu’on puisse le savoir. Ce qui m’étonne… continua Loni en se penchant lentement près des crânes, c’est qu’ils ont l’air… parfaits.
– Parfaits !?
– Tu as déjà vu des corps se décomposer ? La chair fond, se creuse, les…
– Oui bon ça va, dis où tu veux en venir…
– Il ne reste pas le moindre morceau de chair sur eux, ni de cheveux, ni… de vêtements. Comme s’ils étaient morts il y a très, très longtemps.
– C’est pas possible, la baraque a même pas dix ans ! Tu crois qu’ils ont été… transportés là ?
– Comme des reliques sacrées ? Je n’en sais rien. Je ne sais pas quels dieux ils vénèrent… Mais regarde leurs os, Jimo. On dirait qu’ils ont été polis. Ils sont… trop blancs.
– Sortons d’ici. J’aime pas ça. Si c’est des reliques je veux pas avoir affaire avec.

Loni se garda de taquiner Jimo sur sa frousse; il ne se sentait pas franchement à l’aise non plus. Tandis qu’ils se dirigeaient vers une autre masure, il remarqua:

– Y’a pas que leurs os qui sont propres. Jimo, une maison abandonnée avec quatre morts dedans, c’est toujours plein de vermine. Tu as vu un rat, toi ?

Jimo ne répondit pas; à la lueur de la lanterne, son visage paraissait figé dans la pierre, et il semblait avoir rajeuni de dix ans. Il hésita avant de franchir le seuil de la maison; Loni saisit l’occasion pour remonter dans son estime, et passa devant. S’il avait une peur bleue de se mettre en danger, il était toutefois habitué aux manifestations de la mort. Les coutumes funéraires des acolytes auraient probablement rendu Jimo vert de dégoût.

Cette habitation était plus étroite encore que la précédente; ils furent soulagés de trouver une paillasse valide, mais le pied de Loni cogna contre quelque chose sous la table et Jimo faillit laisser sa lanterne tomber. Sur la table, une corbeille accueillait une pomme solitaire, à demi rongée par les moisissures; et en-dessous, un corps, ou plutôt un squelette, la tête entre les bras, tel un enfant se cachant par crainte d’une brimade. Mais il s’agissait bien d’un adulte.

Jimo posa la lanterne sur la table et sortit sans un mot; Loni le suivit des yeux puis la prit pour explorer davantage la pièce. Il passa en revue les maigres propriétés de l’habitant: quelques vêtements rapiécés, des bougies entamées, une gomme malodorante dont Loni ignorait l’usage, et une longue faux en assez bon état sur laquelle la flamme fit courir quelques reflets mats. L’homme devait s’en servir pour moissonner, supposa-t-il. Au sol, il trouva également quelques fragments de parchemin, ce qui ne manqua pas de l’étonner: il n’y avait probablement aucun paysan grivien qui sache lire. Les morceaux étaient toutefois trop petits pour qu’il puisse y déchiffrer quelques mots.

En retournant vers l’entrée, il aperçut un rai de couleur sur le sol. Il se pencha et ramassa un fil; tiré, jugea-t-il, d’une laine épaisse, il était d’un vert lumineux, à la fois clair et intense. Les loques trouvées plus tôt étaient toutes ternes, sales et d’un marron-gris insignifiant. Loni fronça les sourcils, glissa le fil dans une de ses poches, et sortit rejoindre Jimo sous le ciel étoilé.

2 réflexions sur « Loni chez l’ennemi »

  1. Anonyme

    Brrr, pas très rassurant tout ça…

    Mais ça donne envie de connaître la suite et surtout, de se replonger dans les mésaventures de Loni, Rhacca et Eirko, qui sont un peu loin dans ma mémoire!

    J’y retourne!

  2. Tickle

    oups…j’ai oublié un étape dans l’envoi de commentaires! Désolée

    So, it was a comment by Tickle

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