Double

Désolé pour ce long silence… Voici pour compenser une assez longue nouvelle… Ecrite sur plusieurs semaines, donc imparfaite et sujette à modifications. Suggestions et critiques bienvenues, et même souhaitées…
Bonne lecture.


J’ouvris les yeux sur un plafond ocre; pourtant, je ne rêvais pas.

Je redressai la tête puis le haut du corps et m’assis sur ce qui m’apparut comme un lit d’une personne, dans une chambre d’hôtel. Ni télévision, ni ordinateur; un téléphone sur une table de chevet, deux portes et un placard. Des habits repassés et méthodiquement pliés m’attendaient au pied du lit.

J’acceptai la chose avec équanimité; ce ne fut qu’en serrant la ceinture du jean presque neuf que je m’étonnai de la sûreté de mes gestes. Je m’approchai de l’étroite fenêtre et passai quelques instants à observer la rue en contrebas. Familière mais étrangère.

Habillé de pied en cap, je sortis de ma chambre et me dirigeai vers les escaliers; pendant la descente, je gardai le regard sur mes pieds. Ca me faisait une sacrée pointure.

Je traversai le hall de l’hôtel avec un sourire formel à la réceptionniste qui me souhaita une bonne journée avec un accent chantant. J’ouvris la porte et m’émerveillai de voir le monde sous cet angle; je perçus malgré tout le froid qui m’atteignit comme une gifle et pris conscience que tous les passants étaient copieusement emmitoufflés; allons bon, c’était donc l’hiver ?

Je repartis au pas de course vers ma chambre avec la certitude d’y trouver mon bonheur; effectivement, un épais imperméable était accroché dans la penderie; je n’y avais pas prêté attention. Je pouvais désormais affronter sereinement l’extérieur. La réceptionniste me salua de nouveau, sans la moindre trace de condescendance. Très professionnelle; elle en avait vu d’autres.

De retour dehors, je me mis à marcher le sourire aux lèvres, la tête haute et les mains dans les poches. Une joie intense étouffait ce vague sentiment d’irréalité qui tentait de faire surface. J’étais heureux, et je n’aspirais qu’à une chose: faire partager ce bonheur autour de moi. Je me sentais héroïque, invulnérable, prêt à sauver le monde en tendant les mains.

Dévorant le monde du regard, je laissai mes yeux s’arrêter sur l’enseigne bancale d’une cordonnerie; la pancarte n’était plus tenue que par un coin, donnant un aspect misérable à la boutique. Mon coeur s’éclaira: j’allais me rendre utile.

Je me rendis à une droguerie voisine pour y acheter quelques outils avec l’argent que j’avais senti sous mes doigts en explorant les poches de mon manteau; puis je retournai à la cordonnerie. Quelque chose en moi me disait en soupirant que je perdais mon temps, mais je n’avais en tout cas rien perdu de mon entêtement: je me mis à l’ouvrage.

Une voix s’éleva à l’étage lorsque je fis retentir les premiers coups de marteau; une vieille femme apparut à la fenêtre en me couvrant d’imprécations. Je tentai de la rassurer en lui expliquant mes intentions, mais de toute évidence, elle me tenait pour fou à lier. Un homme d’une trentaine d’années, que j’estimai être son fils, sortit de la boutique et m’observa avec un air indéchiffrable.

J’en avais terminé avec l’écriteau; je descendis de mon échelle, m’éloignai un peu et constatai avec satisfaction que mes mesures étaient bonnes: il était parfaitement droit. Je n’en étais pas peu fier. L’homme, un peu gêné, me tendit une pièce que je refusai poliment en lui expliquant que je n’en avais pas besoin. Il avait apparemment du mal à concevoir que l’on puisse rendre un service gratuit et se demandait visiblement s’il devait se méfier; j’étais peut-être membre d’une secte quelconque, ou un psychopathe venu repérer une cible. Je fis de mon mieux pour le convaincre de ma sincérité, puis m’en allai pour de bon, le laissant contempler l’enseigne de sa boutique, les poings sur les hanches.

Tandis que je parcourais les rues en quête d’une nouvelle mission, je concédai qu’il y avait certainement mieux à faire. Je débordais d’envie de donner, de me dévouer, mais quelques touches de lucidité commençaient à me parvenir et, n’ayant aucune certitude sur la pérennité de ma situation, j’estimai qu’il me faudrait peut-être aller à l’essentiel, ne pas disperser mes efforts… Le naturel reprenait le dessus.

Je songeais à ce cynisme retrouvé lorsque mes pas croisèrent ceux d’une jeune femme qui, de toute évidence, venait de pleurer toutes les larmes de son corps. Je ne laissai pas à ma conscience le temps de débattre de l’utilité d’une intervention; j’inclinai ma trajectoire pour marcher à ses côtés et lui tendis un paquet de kleenex opportunément situé dans une poche de mon jean. Elle me regarda de travers, mais prit tout de même le mouchoir.

J’avais un peu perdu l’habitude de jouer au confident, mais après tout je n’avais jamais été très doué en bricolage: je chassai mes doutes et lui posai quelques questions pour l’inciter à vider son sac. Et j’affichai ma sincère compassion en réalisant qu’il était bien rempli.

Nous passâmes ainsi un certain temps à discuter d’elle; je parvins à lui faire oublier un temps ses désillusions en l’amenant à parler de ses rêves et projets d’avenir. Elle voulait aller habiter en France, me dit-elle; une ampoule s’éclaira dans ma tête, et je compris pourquoi le soleil m’avait paru si bas sur l’horizon, et l’air si glacial: je me trouvais en plein Québec. Evidemment, maintenant que j’en avais conscience, l’accent local me crevait les oreilles. Etrange comme la vérité vous fuit tant que vous ne la regardez pas en face.

Elle avait compris, elle, à mon langage que j’étais Français, et me posa une multitude de questions sur mon pays; fouiller dans ma mémoire me mettait mal à l’aise, comme si un ongle vicieux grattait l’intérieur de mon crâne. J’essayai de rester évasif malgré mon envie de l’aider de mon mieux.

Une heure et cinq mouchoirs plus tard, le soleil enfila son pyjama rouge et je lui dis moi aussi bonsoir; elle parut soulagée que je ne lui propose pas de continuer à bavarder ailleurs; j’en fus un peu vexé. Elle voulut me rendre mon paquet de kleenex à moitié vide, mais je l’en empêchai en riant: je le lui offrais en prévision de son prochain rhume. Elle sourit, et nous nous quittâmes.

De nouveau seul, je m’autorisai une petite introspection et pris conscience d’un tiraillement inqualifiable qui m’ordonnait plus ou moins de revenir à l’hôtel. Je pris d’abord cela pour une fringale, mais une nausée menaça de m’envahir lorsque je fis mine d’entrer dans une boulangerie. Je battis en retraite et retournai donc à l’hôtel tandis que la nuit tombait. Sur place, je m’auto-congratulai pour mon sens de l’orientation et montai dans ma chambre. Là, saisi par la fatigue, je m’affalai sur le lit et m’endormis sur un ultime soupir.


J’ai repris connaissance en ayant mal partout. Il ne m’a fallu qu’un instant pour retrouver les vieilles sensations. Aargh, j’étais revenu sur le plancher des vaches.

J’ai dardé mes yeux sur cet écoeurant plafond blanc et j’ai lâché intérieurement une floppée de jurons. Ce n’était pas un rêve, bon sang, pas un rêve. Si c’était un rêve, cette fille m’aurait sauté au cou à la fin, ça oui. Je ne savais pas ce que c’était que ce foutu merdier, mais c’était tout sauf un rêve.

Mais je n’avais que ma certitude pour l’affirmer. J’ai eu peur d’oublier, comme pour un vrai rêve, alors j’ai cligné des yeux pendant des heures pour noter l’essentiel. J’en ai eu des crampes; des crampes aux paupières, bon sang. Je me suis dit: ça y est, finalement, t’es devenu dingue. En fait c’est sans doute ça. Mais ce n’est pas plus mal; au contraire. J’adore. Je veux y retourner.

J’ai passé la nuit suivante à chercher le sommeil; j’étais excité comme un diable. J’ai fini par tomber de fatigue, mais je n’y suis pas retourné. Je n’ai même pas rêvé, d’ailleurs. J’étais tout vide.

Le jour suivant, j’ai commencé à douter. Comment trouver des preuves ? Cette fille m’avait dit son nom, mais je me voyais mal envoyer un courrier à l’Ambassade canadienne à Paris pour leur demander de vérifier si elle existait. Et puis j’ai eu une idée. Je me souvenais du nom de l’hôtel, et de la rue. J’ai foncé sur le Net pour vérifier: bingo. Hôtel Saint-André, dans la rue du même nom, à Montreal. Je ne l’avais pas inventé.

J’ai regardé un plan des alentours; tout correspondait. Enfin, la cordonnerie n’était pas indiquée, mais la boulangerie, si. Et la station de lavage auto que j’avais croisée en marchant avec la fille, aussi. Je tremblais comme une feuille.

J’ai ruminé tout ça un moment, puis je me suis changé les idées en matant un film juste assez ennuyeux pour m’endormir.

Ca a marché.


Plafond rouge, ocre pour être précis. Allons bon.

A vrai dire, j’aurais pu me dispenser de ce repère pour comprendre que j’avais changé de lieu: il faisait chaud. Excessivement chaud.

Je soupirai et me redressai mais ne trouvai aucun vêtement au pied de mon lit. J’étais très fort pour prendre de mauvaises habitudes en un rien de temps. Il faudrait se contenter du short long que je portais déjà. Je jetai un regard attentif autour de moi; j’étais dans une petite maison en terre cuite, plutôt basse de plafond.

Ce fut en sortant que je réalisai combien cet habitat rudimentaire était confortable. La poussière manqua de me faire suffoquer; et lorsque je parvins à protéger mon visage de mes mains pour respirer sans me faire ravager la gorge, la chaleur s’abattit sur moi comme une enclume. Mes genoux cédèrent et je me rattrapai de justesse au mur de ma maison. Un gamin éclata de rire puis prit les jambes à son cou, craignant peut-être ma réaction.

Un gamin noir. Et les habitants du coin étaient tout aussi noirs de peau que lui. Je conclus de tout cela que j’étais probablement en Afrique. Quel détective j’aurais fait…

Je me relevai et frissonnai de plaisir en sentant la puissance de mes muscles lorsque je me mis en marche vers la bourgade dont je ne voyais pour l’instant que la périphérie. Cette satisfaction réveilla aussitôt ma soif d’offrir. Je songeai qu’ici au moins, je devrais avoir l’occasion de me rendre utile, de faire mieux que la dernière fois. Plus ambitieux disons.

J’avançai incognito vers le centre-ville en listant intérieurement les choix qui s’offraient à moi. Rejoindre une école pour aider à former la génération suivante ? Infiltrer le système politique pour perfectionner les rouages étatiques et éliminer la corruption ? Fonder une entreprise prospère pour créer des emplois ? Tout cela nécessitait du temps; or j’étais convaincu de ne pas en avoir. J’aurais voulu supplier qui de droit de me laisser ici quelques jours, quelques années, le temps d’entreprendre une action à long terme; mais qui de droit avait implanté dans ma conscience la certitude que cela ne me serait pas accordé.

Mes pas m’amenèrent jusqu’à un dispensaire. Hésitant, je proposai mon aide, et l’on m’accepta à bras ouverts. Je n’avais pas l’accent local, une nouvelle fois, et je n’eus presque pas à mentir pour passer pour un étudiant en médecine fraîchement débarqué de France. Je n’étais pas médecin (grands dieux, non) mais j’estimais avec une certaine arrogance en savoir pas mal sur le sujet.

Je ne croyais pas si bien dire. En quelques minutes, je réalisai avec stupeur que j’avais une connaissance quasi-encyclopédique de toutes les maladies rencontrées dans ce dispensaire. Je n’avais aucun souvenir d’avoir étudié ce domaine auparavant; mais l’immensité de la tâche qui m’attendait me poussa à remettre à plus tard mes interrogations.

Le temps fila. Je pansai des blessures, prescrivis des remèdes et réconfortai malades et parents en inventant parfois ma conviction; je constatai aussi, impuissant, les ravages de la malnutrition et de la pauvreté. Je tentai de m’impliquer pleinement dans chaque cas que je rencontrai; si j’avais su que ma présence ici serait davantage qu’éphémère, j’aurais dû m’armer d’une certaine indifférence pour ne pas prendre à coeur chaque échec; mais ce n’était pas le cas, je n’étais là que pour quelques heures, je n’avais aucune excuse pour prendre du recul.

Lorsque le malaise ressenti quelques jours plus tôt m’avertit que le sablier aurait bientôt fini de s’écouler, je ne trouvai pas la force d’enrager contre cette injustice; épuisé, hagard, je pris congé de mes compagnons et empruntai le chemin du retour. Mon respect pour ces bénévoles anonymes n’avait aucune limite; eux restaient. Mon désir de soulager le monde de ses fardeaux n’avait jamais été aussi fort, et pourtant j’admirais leur courage et leur générosité, convaincu de ne les valoir en rien.

Le ciel s’obscurissait, mais la chaleur refusait toujours de céder un pouce de terrain lorsque je m’effondrai à plat ventre; je n’avais jamais connu de matelas plus doux que ce sommier rudimentaire. Je quittai ce lieu avec autant de soulagement que de regrets.


J’ai serré les dents pour ne pas chialer. Pourquoi fallait-il que je revienne ici ? Y’a vraiment quelqu’un qui se paie ma tête. Le supplice de Tantale; c’est ça, je suis le nouveau Tantale. C’est pas drôle…

Un peu honteux de gémir comme un môme privé de dessert, j’ai décidé de rassembler mes idées. Là encore je n’avais rien oublié de mon excursion; lorsque j’étais… ailleurs, j’avais une conscience très vague de ma vraie vie (il faudra que je trouve une autre façon de dire ça: vraie vie, les deux mots sont vraiment malvenus), par contre quand je reviens ici, je me souviens de tout.

J’ai donc écrit tout ça dans mon calepin électronique; puis j’ai relu, ça m’a paru illisible, alors je l’ai écrit pour de bon, avec des phrases, pas des notes abrégées que même moi je comprends à peine. Allez mon gars, je me suis dit, tu es un navigateur du paranormal, il faut que tu tiennes un journal de bord. Une partie de moi s’est fendue d’une pléïade de remarques caustiques tandis que l’autre s’efforçait d’écrire correctement, de veiller à la concordance des temps, aux répétitions, tout ça. Dur boulot, mais gratifiant, je dois dire.

Finalement j’ai passé ma nuit à ça; j’avais envie de retourner au charbon, évidemment, mais la dernière fois il m’avait fallu attendre une journée de plus, et je supposais que ce serait pareil cette fois-ci. Alors autant employer ma nuit à quelque chose d’utile.

Quand ça m’a semblé correct, il était neuf heures du matin passées. J’ai relu l’ensemble en essayant de distinguer des similitudes, des liens, histoire de piger l’astuce. J’ai mis tout ça dans un coin de ma mémoire, en espérant m’en souvenir lors de ma prochaine virée nocturne; il faudrait bien que je tire tout ça au clair.

Au clair. Mince. J’ai pris une sérieuse baffe en réalisant que la dernière fois, j’étais… noir. Les mollets d’athlète sous mon short n’était pas bronzés, ils étaient noirs. Comment avais-je pu ignorer ça ? Je me suis mis à fouiller nerveusement dans mes souvenirs, et j’ai retrouvé une image de la première nuit: quand j’étais passé devant la boulangerie en quête d’un casse-croûte, j’avais vu la vitrine… Et j’étais blond, et plutôt grand. C’était pas quelqu’un d’autre; c’était moi, sûr, je n’étais pas transparent. Juste différent. Normalement, enfin si c’est ça une norme, je suis brun (enfin j’étais), et carrément court sur pattes.

Un look différent à chaque fois; non, un corps différent. Bon sang, je m’étais vraiment senti surhumain dans ce corps noir. Le mec que j’étais aurait gagné un marathon sans faire d’efforts. Et le blondinet du Québec avait une gueule de french lover, et pas que la gueule. J’avais emprunté deux corps, comme ça, sans le vouloir.

Est-ce que leurs propriétaires se souvenaient de ma visite ? Est-ce que le blondinet se ferait courir après par une inconnue reconnaissante de sa compassion ? Est-ce que le Musclor black se verrait regarder de travers par quelques toubibs bénévoles lorsqu’il passerait devant eux sans un mot ?

Trop de questions sans réponses… J’avais l’impression de naviguer dans une mousse onirique, passant d’une bulle de rêve à une autre; mais je ne voulais pas verser dans le solipsisme: trop facile de finir par penser que ces épisodes n’étaient que des distractions créées à mon égard. La générosité incorruptible qui m’habitait dans ces aventures se frayait un chemin jusqu’à ma réalité (ou ce que je supposais être réel), et le besoin d’évasion n’était plus le seul à me faire désirer le sommeil: je voulais encore donner.


Un petit village en plein coeur de la toundra: bon, mon agence de voyages avait débauché Monsieur Spock pour gagner du temps à ses clients. Je contemplai un moment la sombre forêt de pins, et au loin, une chaîne de montagnes. Je soupirai, enfilai des vêtements sentant bon la ferme et l’herbe mouillée, et sortis.

Je vous épargnerai cette fois le récit de mes B.A.; disons pour faire simple que je compris pourquoi je m’étais éveillé dans la peau d’un bûcheron descendant tout droit d’un peuple de géants (dont je n’étais plus vraiment certain qu’ils fussent mythologiques). J’éprouvais un peu plus de lucidité que lors de mes précédentes sorties; je cherchai à recueillir des informations pouvant s’intégrer au puzzle. Grâce à un savant mélange d’anglais et d’expression corporelle, je sus avoir débarqué en Sibérie, à une vingtaine de kilomètres de la rive est de l’Ob; les montagnes indistinctes à l’ouest, c’était l’Oural.

Quelque chose clocha. Le temps passa, sans que se ressentît cet « appel du ventre » me ramenant dans ma chambre. Mon enthousiasme quasi-éthylique finit par céder, et une fatigue bien naturelle me décida à rebrousser chemin de mon propre chef.

Je surpris un couple de vieillards en grande conversation à quelques pas de la porte. Lorsqu’ils m’aperçurent, l’homme recula, comme s’il venait de voir le Diable en personne; la femme fit un signe de croix. Allons bon, étaient-ils venus chaparder quelque chose ?

– Bonjour, qui êtes-vous ? leur adressai-je en anglais.

Ils parlaient très bien anglais, bien mieux que moi, contrairement aux autres habitants que j’avais rencontrés. Ils s’expliquaient depuis plus d’une minute quand je réalisai que ce que je prenais pour du charabia visant à me faire oublier leur larcin était plutôt troublant.

– … Vous ne deviez pas revenir si tôt, nous ne savions pas, vous deviez rester encore deux heures au moins, nous…
– Mais que faisiez-vous devant la maison ? les interrompis-je en espérant éclaircir le débat.
– Je voulais enlever les mauvaises herbes, comme chaque vendredi, répondit la femme; mais je ne savais pas que…
– Voulez-vous dire que c’est votre maison ?

Ils se regardèrent, s’interrogeant sans doute sur le sens de ma question.

– Oui, finit par répondre le vieil homme.
– Depuis combien de temps ?
– Je… Je ne peux rien vous dire de plus. Les…

Il allait dire quelque chose de très important, de vital, j’en étais persuadé. Et bien évidemment, c’est à cet instant qu’un hurlement métallique me fendit les tympans; je me vis m’écrouler dans leurs bras pleins de sollicitude.


IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii…

Ca y est, j’ai été repéré, les ET ont pointé leurs armes soniques sur ma tête, elle va exploser, au secours le FBI on m’assassine…

La sonnerie s’interrompt; oh, oui, d’accord, la sonnerie de la porte. J’adresse une prière silencieuse au dieu de l’Efferalgan et parcours mentalement mon agenda: non, aucune visite prévue, évidemment. J’ai bien envie de laisser l’importun sur le palier (j’étais en train de dormir, bon sang), mais après tout, perdu pour perdu, autant voir ce qui justifie d’interrompre ma quête du Graal pile poil au moment où j’allais trinquer avec. Quatre clins d’oeil, la porte s’ouvre.

La marmaille s’égaille, s’éparpille, sautille entre les câbles et piaille des « bonjouuur » enjoués et insouciants; leur maman installe un bouquet coloré dans un vase et vient s’asseoir à côté du lit, les mains sur le ventre. Elle me parle mais ne lâche pas des yeux ses trois petits ouragans, surtout le dernier qui a l’air d’en être à sa période « je débranche tous les fils que je vois ». Ecoute, gamin, si ça peut t’amuser…

Elle me raconte un tas de choses. Ca fait quoi, pas loin de vingt ans qu’on se connaît… Et c’est la seule à être restée proche plus de quelques mois après l’incident. Le bébé en route, me dit-elle, est une fille; après trois garçons, c’est un petit soulagement quand même. Il faudra qu’elle fasse attention à elle, sans non plus en faire trop, ce n’est pas facile de gérer les jalousies entre frères et soeurs; mais elle prend des conseils, bien sûr. Le plus grand a fait sa communion le mois dernier, il était beau comme tout, elle me montre les photos; à côté de lui, c’est la fille d’un collègue de son mari, je vois.

Elle me parle de nos amis communs; untel a divorcé, mais c’est aussi bien comme ça; unetelle cherche à changer de job, mais dans sa branche ce n’est pas facile, surtout qu’elle vient d’emprunter pour acheter une maison, alors pas question de déménager. Elle a croisé un de nos anciens profs, à la retraite, pas très en forme apparemment. Son troisième garçon est difficile, elle espère que ce n’est qu’une mauvaise passe; les deux premiers n’étaient pas aussi capricieux et mal élevés à son âge.

C’est dingue. J’étais d’humeur exécrable quand elle a sonné; et là… Trop d’émotions se bousculent, trop de souvenirs surtout. Une époque que j’ai essayé d’oublier… Ca ne va pas arranger ma mélancolie, cette affaire; et pourtant il y a autre chose. Je suis vraiment content de la voir, des les voir… Le débrancheur fou essaie de grimper sur le lit; elle l’aide. Il me tape sur le ventre, sympa, je vois ce que tu voulais dire par « mal élevé ». Allons, ce ne sont pas des petits poings comme ça qui vont me… Aaïe !

Je souris de plus belle, et elle ne cache pas son plaisir.


Le bruit me parvint avant les couleurs, et avant lui encore, l’odeur. Poudre et chair calcinée.

Six jours s’étaient écoulés depuis la visite. J’avais passé une journée formidable, j’aurais voulu qu’elles soient toutes ainsi; peut-être avais-je raffermi certains liens avec la réalité ? Peut-être ma tête et mon coeur étaient-ils trop accaparés par ce frais et doux souvenir ? Je dormis merveilleusement les nuits suivantes, rêvant du passé, des jours libres, du soleil tiède et des rires qui caressent; malgré cela, nul étau de mélancolie ne venait m’écraser au réveil. Je reléguai mes étranges escapades nocturnes au second plan, et vécus de doux souvenirs.

Pourtant, sept nuits après mes vacances en toundra, alors même que le sommeil ne m’avait pas totalement capturé et que des mots savoureux s’enchaînaient sans raison dans ma tête (c’est une de mes astuces pour appeler Morphée, bien plus efficace que les moutons), je me sentis aspiré. Pour la première fois, je vécus un « transfert » en étant partiellement lucide. Rien de bien excitant, en fait: je me sentis soudain « déconnecté » de mon corps, puis projeté dans un autre. Etrangement, peut-être pour me ménager, les cinq sens de mon nouveau corps arrivèrent au compte-goutte: l’odorat en premier, la vue en dernier. Je sus donc sans guère de doute où je me trouvais avant même d’ouvrir les yeux.

Frontière nord de l’Inde. Cela faisait près d’un an qu’une guerre quasi-mondiale sévissait là-bas, après avoir couvé pendant des décennies. Si vous lisez ces lignes, vous connaissez sans doute les raisons de cette guerre, sinon, allez chercher sur le Net « Cachemire 2015 » ou achetez un bouquin. Je ne suis pas historien, bon sang…

J’avais débarqué en plein milieu d’un champ de bataille; ce n’est pas une figure de style. Autour de moi, des gamins en treillis, maculés de boue et de sang, un fusil automatique à la main. Avec horreur, je pris conscience que je faisais partie d’eux, également armé, et qu’ils me regardaient, attendant des ordres.

A chaque « sortie », j’étais apparemment de plus en plus lucide; cette fois, je me souvenais assez clairement des journées qui venaient de s’écouler, de la visite… et des précédentes excursions. J’avais toujours été incité à agir pour le « bien », à donner, à aider. Et je me retrouvais ici, prêt à tuer ou à mourir… Pire encore: de la même façon que j’avais précédemment ressenti un impérieux besoin de faire le bien, cette fois, une violente pulsion de destruction me prenait aux tripes. Je voulais me battre, je voulais mourir pour mon pays (quel qu’il soit), exterminer ces chiens qui avaient massacré mes frères… alors que tout ce qui était « moi » dans ce corps hurlait, se débattait pour éviter cela. J’avais déjà trop vu de sang; je ne voulais pas en verser moi-même.

Je réalisai à quel point mon libre arbitre était illusoire; ma résistance fut balayée et je me mis malgré moi à donner des ordres à mon bataillon. Nous nous élançâmes vers l’avant, vers une zone aux mains de l’ennemi. J’aurais pu me croire, en quelque sorte, plongé dans un film futuriste ultra-réaliste, parasite d’un corps voué à la mort. Voulait-on indirectement me faire mourir, en punition de mes petites investigations sibériennes ? Ou l’issue de cette guerre était-elle si décisive pour l’avenir de l’humanité que les marionnettistes qui m’envoyaient de-ci de-là avaient jugé bon de faire tout leur possible pour changer le cours d’une bataille bien précise ?

Sauf que celle-ci n’en était pas une. De ce que j’en comprenais, ce que nous avions face à nous était un campement de l’armée chinoise, à deux ou trois kilomètres en retrait du front principal; hormis quelques gardes, tout ce que nous devions trouver dans ces baraquements de fortune, c’était des blessés, des femmes, et peut-être quelques prisonniers. Et nous avions pour mission de tuer tout le monde, sans distinction.

La boucherie commença. Mes efforts désespérés pour reprendre le contrôle de ce corps n’eurent d’abord aucun effet; quatre personnes moururent de mes propres balles. Je repris espoir en sentant mon sourire carnassier se crisper, mes mains perdre de leur habileté, mes rafales manquer leur cible. Cette lutte intérieure dura hélas assez longtemps pour permettre à mes camarades d’achever le massacre; il ne restait plus qu’un bâtiment à brûler, avec des prisonniers à l’intérieur. Ils avaient probablement parlé, trahi leur patrie: pas de quartier.

Mon adversaire invisible lâcha soudain prise; je manquai m’écrouler au sol. J’étais aux commandes.

Ce que je fis ensuite ne mérite aucune justification; moi-même, je reste incapable de déterminer si ma décision fut juste ou non. J’ajustai calmement mes anciens camarades survivants, et les abattis un à un, froidement. Ils n’eurent ni le temps, ni l’énergie de surmonter leur surprise et de riposter. Je me retrouvai seul, le chargeur presque vide, dans un champ de cadavres.

Puis je m’approchai de la porte de la prison, usai mes ultimes munitions sur la serrure et, du pied, ouvris la porte. Des hommes se jetèrent sur moi, plantèrent leurs ongles, leurs dents dans ma chair, me brisèrent les os. Je devais mourir.

Un temps indéfini passa; l’intolérable souffrance avait contraint ma conscience à se retirer loin de tout lien charnel. Une voix, pourtant, me parvint.

Merci, me dit-elle tout d’abord. Puis: je vais vous aider; je sais d’où vous venez. Je devais être mort, sans doute; la voix était douce, rassurante.

Pourtant j’avais mal. Je suis comme vous. L’esprit dans le vague, je ne savais interpréter ces mots. Elle les répéta, ainsi que les précédents.

Je m’endormis, peut-être. Me réveillai. La douleur ne disparaissait pas, infatigable. Et la voix me parlait toujours.

Vous devez retourner chez vous. Ce corps ne survivra pas. Savez-vous déclencher un rappel ?

Incapable d’étudier le contexte et le sens de ces paroles, je ne pensais qu’à une chose: lui répondre. Non, je ne le sais pas, je ne sais rien, je ne comprends pas ce qui m’arrive, aidez-moi. Par pitié…

Elle ne reçut aucune réponse. J’étais en train de mourir, incapable de bouger ou d’émettre le moindre son. Elle comprit cela, sans doute. Alors, elle m’expliqua comment faire.

Tandis que la vie abandonnait ce corps, je suivis ses instructions. Et lorsque je sentis mes pensées s’éloigner, je la vis. Non pas au travers des yeux crevés de mon hôte; j’effleurai l’omniscience, et je la vis toute entière, en apparence et au plus profond d’elle-même, et je l’aimai. Et comme je m’éloignais, je l’entendis me donner rendez-vous.


Une fois encore, je suis revenu à moi avec le corps en feu, surtout la tête. Mais après ce que je venais d’endurer, j’étais bien capable de supporter ça. Mon coeur battait à tout rompre; merde, mon vieux, je me suis dit, tu vas faire une crise cardiaque, t’auras réussi ton coup. Les draps étaient trempés de sueur, et j’avais une faim de loup. C’est sacrément physique, ces aventures-là, mine de rien. Heureusement que je suis un athlète, hein ?

Mais j’avais beau essayer de faire le mariole, j’étais totalement retourné. Je venais de tuer une bonne dizaine de personnes, dont la moitié de mon propre chef, j’avais avancé d’un pas de géant vers mon Graal, j’étais mort et j’avais rencontré quelqu’un de… une personne qui… enfin, elle. Et je savais où et quand la retrouver, bon sang !

Elle avait l’air de tout savoir. Je crois qu’elle était comme moi, prisonnière de corps dans lesquels on l’envoyait, si ce n’est qu’elle savait comment décider de l’heure du retour – ou la retarder sine die. Oh, si seulement c’était vrai… J’ai mis du temps à retrouver mes esprits.

La date de son rendez-vous me laissait le temps de régler quelques détails. Je pris donc soin à ne pas manquer d’eau ni de nourriture, à payer mes factures avec six mois d’avance, et à laisser des consignes « au cas où ». Je n’avais pas été aussi excité, aussi fébrile depuis au moins dix ans. Si un foetus a une conscience, c’est ce qu’il doit ressentir juste avant de naître, pensai-je. Un bond dans l’inconnu, dans la lumière.

… Voilà. Une semaine de préparatifs, je suis prêt pour le grand voyage. Je vais prendre le prochain train pour un autre corps, puis avec lui me rendre jusqu’à une bourgade entre monts et mer, nichée dans un estuaire patagonien. Puerto Santa Cruz. A la prochaine, lecteur hypothétique; ces lignes s’arrêtent ici, elle m’attend.

Elle m’attend…

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