La télé fut… et Frank zappa !

Ha, ha, ha, je parie que personne ne l’avait encore fait, celui-là. Mouarf.
Faute de temps pour m’atteler à la suite des aventures de Rhacca et Eirko, je vous propose un petit intermède d’un genre différent. E-vi-dem-ment, vos commentaires et suggestions seront très, très… très appréciés.

Oyez, oyez… Cette petite histoire est offerte et dédiée (« spéciale dédicace » ! :D) à Léa pour son anniversaire ! Tous mes voeux de bonheur et de succès pour cette année de plus à ton palmarès ! Si mon cadeau est chaque fois plus abstrait, plus personnel et plus ambitieux que l’année précédente (je suis parti d’assez bas, tu me diras ;-)), je me demande bien ce que ce sera dans dix ans. Rien que cela justifie que nous restions amis trèèèès longtemps, n’est-ce pas ? 😉

Enfin bref (© Matthy), j’arrête là mes bavardages privés qui n’intéressent qu’une personne (au mieux :D), et je passe aux choses sérieuses. Ta-daaa, voici « Zappa » !

 


Le poste de télévision émit un crissement suraigü; l’écran vira au gris neigeux puis au noir mat. Vexée, Sally appuya sur la télécommande pour le rallumer, appuya de plus en plus fort; rien n’y fit. Ses joues tremblèrent de crispation.

– Dieu Tout Puissant ! Ma télé !

Elle attendit encore quelques minutes, paresseusement avachie dans son sofa moëlleux, puis, plus furieuse qu’elle ne l’avait été depuis des mois, elle se leva, balança la télécommande par terre et chercha un peu de réconfort dans le frigidaire.

Elle n’avait pas encore fini d’engloutir son premier ice-cream que Tsuna couina pour l’avertir de pas dans le couloir – elle saisit son fusil léger « conçu pour ces dames » qu’elle avait consciencieusement appris à manier pour se prémunir de visiteurs importuns, et tint la porte d’entrée en joue, goûtant silencieusement aux doux frissons d’adrénaline. En reconnaissant la voix de son frère, elle baissa le canon presque à regret.

Anton arborait son éternel sourire, et la malice de ses yeux semblait plus éclatante que jamais; il embrassa poliment sa petite soeur, et ne parut pas s’étonner de la voir, joues rosies par la colère et fusil en main, lui offrir un ice-cream et ramasser les fragments de sa télécommande avec un vague sentiment de culpabilité.

– Que vas-tu faire, maintenant ?, l’interrogea-t-il avec un signe de tête en direction de la télévision.
– Ben euh… Attendre qu’ils me la réparent ! Pourquoi ?
– Il me semble avoir entendu dire que beaucoup de pannes de ce genre étaient intervenues récemment – les délais s’allongent…

Il vit les yeux dorés de sa chère frangine s’ouvrir comme des soucoupes, et tenta une ouverture.

– Tu devrais profiter de l’occasion pour te changer les idées ! Tiens, que dirais-tu d’une petite ballade avec ton vieux frérot ?

Son enthousiasme ne parut pas la convaincre, mais elle réalisa avec étonnement que leur dernière sortie commune datait de l’année passée: ils avaient visité un zoo, chatouillé des singes, monté un éléphant, photographié…

– Ok ! On va où ?

Et comme elle accrochait le fusil sous la table de séjour, elle ajouta:

– Mais pas trop longtemps, hein, ils vont peut-être la réparer vite…
 

 


Cela faisait des semaines que la jeune femme n’était pas sortie seule, et bien plus longtemps encore avec quelqu’un; sans aller jusqu’à en saisir la cause, Tsuna comprenait que ce comportement étrange exigeait de lui une attention toute particulière. Il se mut en ondulant jusqu’à l’entrée, vérifia la fermeture de la porte en communiquant avec le mécanisme électronique, puis revint s’arrimer à sa station d’accueil, près du lit de sa maîtresse.

Officiellement, Tsuna, comme tous ses semblables, n’était qu’un anibot de compagnie: la société était devenue si dure, si cruelle, que chacun se repliait sur soi et tentait de vivre en autarcie. Pour ne pas sombrer dans la folie ou la dépression solitaire, les humains se voyaient proposer la discrète amitié d’un robot, attentionné, affectueux et ne souffrant pas des défauts de l’âme humaine. Un anibot soulageait vos cafards, surveillait le sommeil de votre enfant, commandait même vos denrées alimentaires préférées en fonction de vos stocks. Amis humains, dormez tranquilles: un ami indéfectible veille sur vous.

Tandis qu’il rechargeait ses accumulateurs, Tsuna se repassa mentalement les derniers événements et finit par transmettre son ébauche de conclusion au centre régional de calcul IA dont la puissance lui permettrait d’affiner son jugement. Son sens inné des responsabilités l’investissait d’une force supérieure; non, il ne serait pas dit que le fidèle et dévoué Tsuna manquait d’attention envers sa maîtresse humaine.


En bon empêcheur de tourner en rond, Anton avait conservé sa CM304, une antiquité à quatre roues rendue obsolète par la généralisation des transports en commun aériens; il était persuadé que tous les passagers de ces navettes subsoniques étaient fichés, contrôlés, et il ne les employait que pour les trajets longs et sans importance.

Dès lors, quand il s’agissait de sortir sa soeur de son antre, pas question de faire confiance au « système »: elle était très certainement surveillée, épiée, peut-être même faisait-elle partie de ces cobayes que l’on filmait à leur insu pour que d’autres se gaussent de leurs petits travers. Son existence impérialement monotone était du pain béni pour les Grands Voyeurs dont l’existence ne faisait aucun doute pour Anton.

Lors de leurs premières excursions, Sally avait mis un certain temps à s’habituer au piètre confort de la berline, et surtout à sa lenteur: 220km/h contre 980 pour les navettes. Mademoiselle était pressée, voyez-vous, le prochain épisode des Sailers n’attendrait pas, et puis son adorable petit serpent avait besoin d’elle… Une demi-heure de trajet la rendait hystérique.

La fois précédente, Anton avait dû accepter un compromis, et Sally s’était finalement émerveillée devant un documentaire animalier holographique au cinéma du coin. Il aurait parié qu’elle se souvenait d’avoir été léchée par une girafe… Les progrès en matière de création de faux souvenirs ne laissaient guère de chances à une fleur aussi fragile.

Bref, cette fois, pas question de céder à nouveau du terrain: il devait préserver l’humanité de sa soeur, ou ce qu’il en restait, des Grands Voyeurs et de leurs modeleurs d’esprit. Il l’emmena donc en pleine nature, ce qui n’avait plus la même simplicité que lorsqu’ils étaient enfants: la ville avait dévoré tout le sud de l’Angleterre, et il fallait s’aventurer dans les profondeurs du York pour trouver un coin de forêt relativement épargné. L’air y était moins pur que dans les simulations olfactives des plages d’Aquitaine du siècle passé, mais il avait le mérite d’être réel…

Ils se promenèrent toute l’après-midi sur les sentiers ombrageux. Anton fit de son mieux pour égayer la conversation, et surtout pour protéger sa soeur des dangers qu’elle ne percevait pas: les ronces épineuses menaçaient de lacérer ses jambes, et les serpents de l’attaquer sans crier gare. Habituée à la présence ouatée de Tsuna, Sally considérait tous les reptiles comme des êtres magnifiques et affectueux, et ne paraissait pas réaliser que ceux que son frère éloignait discrètement étaient des créatures vivantes dont les crocs n’avaient rien de décoratif.

Finalement, Sally décréta qu’il était l’heure de rentrer: elle avait mal aux jambes – tu ne fais pas assez d’exercice, soeurette -, sa gorge lui brûlait – tu es en manque d’ice-cream surglucosé -, et elle avait grand besoin d’un bain chaud – et tu as la trouille de rater la rediff de ce soir -. Estimant avoir fait de son mieux, Anton la guida sur le chemin du retour.


– Bien ! J’espère que vous êtes toutes et tous remis de vos émotions, chers amis, car le prochain accusé va vous faire frémir !

Tsuna s’enroula autour du mollet de sa maîtresse avec un sifflement câlin.

– Je ne vous le fais pas dire, Richard ! Ce marginal, bien connu des services de police, a été arrêté ce matin même pour avoir – rendez vous compte ! – saboté les récepteurs satellites de tout un quartier, empêchant les résidents de suivre leurs émissions favorites pendant plusieurs heures !
– Dieu Tout Puissant ! Ce crime est impardonnable, et vous allez choisir le châtiment de ce délinquant !

Le ton des deux présentateurs était vindicatif, démagogique, et les circuits infaillibles de Tsuna percevaient les astuces de mise en scène: éclairage rouge sang, vue plongeante sur le futur condamné, éléments du décor frémissant aux limites du champ de vision du spectateur pour le stimuler davantage; tout cela savamment arrosé d’images subliminales vantant les mérites de l’ice-cream Kellen et des pizzas Boogie Mama.

L’homme fut installé sur un fauteuil métallique visiblement inconfortable, et on lui découvrit le visage. Si Sally y découvrit des traits familiers, elle n’en montra rien, et Tsuna se garda bien d’amener sa maîtresse à davantage de lucidité.

– Ce criminel mérite-t-il quelques années de prison ? Une détention à perpétuité ? La mort ? Vous, chers amis, vous êtes ses juges, et vous devez décider de sa punition ! A vous de jouer !

Quelle était donc cette vermine qui avait osé perturber sa vie déjà douloureuse ? Qui pouvait donc prétendre la priver d’un épisode des Sailers ? Un être humain normalement constitué, méritant une place dans la société ? Sûrement pas. Sally appuya sans trembler sur le troisième bouton rouge de sa télécommande, et regarda avec fascination le résultat du vote.

L’homme hurla: « Sally ! J’ai fait tout ça pour toi ! »

Elle haussa un sourcil en pensant à sa pauvre homonyme qui pleurait sans doute sang et eau sur le sort de son vaurien de petit chéri, se baissa pour caresser distraitement Tsuna et ne ferma pas les yeux lorsque la décharge consuma instantanément son frère.

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