Poupée

Samedi 5 mars, 15:40, je mate un peu le tennis et les doigts me démangent… Back on the blog, avec une idée en tête. Je ne sais pas combien de temps il me faudra pour l’écrire, je crains de ne pas l’achever ce week-end… On verra bien.

Samedi 26 mars, 14:50, je reprends le flambeau de cette histoire… Mince alors, je pensais avoir écrit plus que ça ! Pourvu que je l’achève vite…

Dimanche… L’inspiration me fuit ! C’est super dur de reprendre un truc qu’on a commencé 3 semaines plus tôt. Et puis mon histoire manque de chocolat et de soleil. Noël en Espagne, Pâques au Rabanne ! (désolé)

Lundi, j’ai trop mangé, j’ai trop bu (mais non, rassurez-vous – *hips !*), mais une âme charitable m’offre un peu de son inspiration (mille mercis BabyDoll) et je remets l’intrigue sur de bons rails. Mais il est tard, je crois que le dénouement sera pour demain ! :-\

Mardi 9h, avant de bosser il faut que je boucle l’affaire; il ne me reste que quelques phrases à peaufiner. Voilà, c’est en ligne, je referai une relecture dès que possible… En tout cas c’est loin d’être parfait, je ne suis pas vraiment satisfait, mais c’est le prix à payer quand on traîne autant ! J’espère quand même que ce nouvel essai vous plaira.
Pour info, l’autre idée que j’avais démarrée est plus ou moins abandonnée, je la trouve stupide… Il se peut donc qu’au prochain round Rhacca et Eirko reprennent du service 😉 Patience…

(Bien plus tard : cette nouvelle, rebaptisée « Poupée », est la moins réussie de ce blog ; à l’occasion, je la réécrirai. J’y tiens, ne serait-ce qu’en hommage à mes sources d’inspiration…)

 

 

 


 

L’étouffante agitation du Dehors inquiétait toujours Alice, mais le dégoût faisait lentement place au mystère. Là-bas, des humains comme elle vivaient, aimaient et mouraient, dans un autre monde que le sien.

Elle s’enfonça dans son bain de lait de jument, ne laissant émerger que son nez et son front; des mains habiles lui caressaient le dos. Ses semblables du Dehors – mais en quoi lui étaient-ils encore semblables ? – n’étaient distants d’elle que de quelques kilomètres; si la Frontière n’existait pas, elle pourrait les voir, leur parler, tenter de comprendre comment ils pouvaient vivre si misérables…

Cent dix ans plus tôt, la plupart des humains avaient décidé de bannir les intelligences artificielles, et par conséquence les androïdes; ils n’avaient pas pour autant rétabli l’esclavage. Le travail – mot qui déclenchait toujours le même rire nerveux chez Alice – était revenu à la mode, et pour que chacun puisse apporter sa pierre à l’édifice (le travail n’ayant de sens que s’il est partagé par tous les membres d’une société), les réplicateurs de matière avaient été abandonnés, et la nourriture synthétique n’était plus guère appréciée que des équipages des vaisseaux spatiaux.

Certains, toutefois, avaient eu le bon sens de s’opposer à cette régression, et il avait été convenu qu’ils s’isoleraient du reste du monde, avec leurs robots, leurs IA, leurs idéaux et leurs goûts de luxe; la cité qu’habitait Alice était une de ces « poches de résistance », une bulle de dolce vita où la fureur du Dehors n’était qu’un lointain murmure. Ils n’étaient qu’une trentaine d’humains dans cette vaste étendue qui, ailleurs, aurait pu loger dix millions de pauvres hères sans cervelle ni standing; chacun possédait donc une cohorte d’androïdes, destinés à entretenir les propriétés comme à assouvir les désirs les plus inexprimés de leur maître. 99,2% de la population de Nexus n’était pas humaine.

Les bras s’étendirent pour l’enlacer et leurs mains poursuivirent leurs caresses plus en avant. Les pensées d’Alice se tournèrent vers Nikolai… Nikolai qui avait été le seul humain de Nexus capable de rivaliser avec les androïdes en matière de volupté et de finesse d’esprit; lui dont la compagnie semblait naturelle, plus encore que la présence constante des robots.

Comme la plupart des êtres animés du Dedans (on ne pouvait plus dire « êtres de chair » puisque la peau et les muscles des androïdes étaient presque semblables aux leurs; il était donc courant de distinguer les individus doués d’une âme de ceux qui n’en possédaient pas), Alice passait de moins en moins de temps avec ses semblables. Les androïdes savaient si bien la comprendre, s’adapter à son humeur, exaucer ses voeux avant même qu’elle ne les formule… Les humains étaient frustrants, égoïstes, arrogants, et terriblement prévisibles dès lors que l’on connaissait leurs vices les plus secrets.

Mais Nikolai n’était pas tout à fait comme les autres… Alice savait qu’elle aurait fini par se lasser de lui aussi, mais pendant les quelques jours qu’ils avaient partagés, elle avait cru apercevoir les vestiges d’une humanité oubliée; si les anciens avaient voulu bannir IA et robots de leur société, c’était sans doute parce qu’ils voyaient en l’Homme ce qu’Alice voyait en Nikolai: un individu capable de tirer une force immense de ses faiblesses.

Les androïdes n’étaient jamais tristes; oh, bien sûr, ils jouaient parfaitement la comédie pour inspirer votre affection ou parfaire le tableau lorsqu’ils jouaient du blues, mais ce n’était que du chiqué, évidemment. Ils n’avaient pas de vices, de manies, de puits sans fond dans lequel leur inconscient les aspirait… Et par conséquent, leur bonne humeur était programmée, leur bonheur n’était pas complet puisqu’ils n’avaient pas souffert pour l’obtenir, et leur énergie créatrice tournait inlassablement en rond. En bref, les humains semblaient avoir ceci de différent qu’ils pouvaient être géniaux et médiocres à la fois.

C’était tout cela qu’elle avait découvert grâce à Nikolai, et depuis son départ, le Dehors envahissait ses rêves. Car oui, il l’avait quittée soudainement, sans un mot, ne lui faisant parvenir qu’un message énigmatique trois jours plus tard:
 »   Ma chère Alice,
La vérité est souvent douloureuse, mais désormais je sais… Le chemin est long mais j’espère t’y croiser à nouveau.
Si la soif de savoir te pousse à t’y engager toi aussi, prends garde: les dangers qui guettent Dehors ne sont pas ceux que tu crois.
Je t’aimerai,
Nikolai
 »

Alice soupira et se hissa hors du bain, le lait refroidi ruisselant sur sa peau satinée; les mains qui avaient accompagné sa rêverie se rétractèrent et disparurent dans la paroi de la baignoire.


 

Deux semaines plus tard, quand la curiosité devint finalement obsession, Alice passa à l’acte. Vêtue d’un imper gris sombre, ses cheveux dorés dissimulés sous une capuche, elle parcourut à pied les trois kilomètres jusqu’à la Frontière et franchit celle-ci sans encombres, étonnée de ne voir aucune sécurité, aucune surveillance entre les deux mondes. Le mépris mutuel suffisait sans doute…

Lorsqu’elle parvint aux abords d’une ville, la nuit s’était retirée et ne lui offrait plus aucune discrétion; sa stature et la finesse de son visage ne pouvaient pas passer inaperçu au milieu de tous ces inconnus. Et pourtant, personne ne lui adressa la parole, ni ne la regarda en face; à quoi bon s’entasser ainsi dans des taudis s’ils ne se parlent pas ?, s’interrogea-t-elle.

Elle passa la journée à déambuler dans les rues, remarquant bien vite que plusieurs langues étaient en usage dans cette contrée; par chance, elle les avait apprises dans sa jeunesse, et elle put suivre de nombreuses discussions, toutes plus insignifiantes les unes que les autres. Ces gens parlaient pour se rassurer, se donner une constance, ou même tout simplement pour exister: le doute transpirait de leur voix, et la réaction de leur interlocuteur comptait certainement bien plus que le contenu-même de leurs palabres. Alice avait l’impression d’observer une arène où les gladiateurs n’avaient que des mots et des expressions corporelles pour impressionner et dominer leur voisin; la plupart d’entre eux étaient cependant d’une faiblesse affligeante, et elle se lassa bien vite de cet aspect de la société du Dehors.

Alice se montra toutefois moins blasée lorsque vint le soir. Elle s’attarda à une table de restaurant puis suivit un groupe de jeunes gens passablement excités; elle les suivit, espérant que ce qui les amusait tant l’intéresserait également… Elle atterrit dans une pièce bondée, où l’odeur suffocante de sueur et de phéromones l’incommoda autant que le vacarme « musical » qui servait visiblement de prétexte à tous ces individus pour se défouler; elle comprit toutefois que tout cela n’était qu’une façon de lever les inhibitions de chacun, et leur pardonnant presque leur timidité, elle observa et assimila les règles de leur jeu de séduction puis entra dans la danse.

Pendant les instants qui suivirent, Alice oublia le temps, le confort, le raffinement, la différence, et même Nikolai; elle se fondit dans la masse, découvrant en elle des comportements inédits, se sentant plus proche de tous ces inconnus qu’elle ne l’avait jamais été de sa cohorte d’androïdes serviteurs. Elle s’abandonna à son instinct et à ses sens; telle une fleur de pissenlit, sa conscience s’ouvrit, s’épanouit, à mi-chemin de la femme calculatrice de Nexus et de l’animal qui sommeillait en elle. Elle se sentit humaine, plus que jamais, différente de ses semblables dans bien des domaines mais fondamentalement comme eux: un être partagé entre raison et folie, entre ombre et lumière.

Elle reprit ses esprits dans une chambre enfumée aux meubles humides et aux tapisseries décrépies. Allongé près d’elle, un homme la dévisageait, jouant de ses mains grasses dans ses cheveux blonds.

– Alors c’est donc vrai, tout ce que l’on raconte sur ceux de Nexus… commença-t-il.

Alertée mais se sentant incapable de jouer la comédie, Alice grimaça.

– Que dit-on ?
– Eh bien… Que vous êtes de sacrés hédonistes… Que les androïdes savent profiter de la vie, quoi ! lança-t-il avec un clin d’oeil lubrique.
– Tu parles des androïdes qu’on utilise pour…

Elle fut interrompue par un éclat de rire; l’inconnu se redressa en la regardant étrangement.

– Que d’innocence… susurra-t-il avant de poursuivre. Oui, oui, tu te la coules douce avec tes esclaves, hein ? Tu vis dans ta bulle, bien peinard, loin des humains, loin de nous ?
– Et alors ? C’est notre droit, non ? répondit-elle avec agressivité.
– Ca, c’est ce que vous vous dites pour préserver votre petite fierté ! Non, vous êtes parqués parce que nous, nous l’avons voulu ! Personnellement, si c’était pour avoir plein de filles comme toi sous le nez, ça ne me dérangerait pas de cohabiter, mais bon… J’imagine qu’ils avaient des raisons…

Les yeux d’Alice reflétaient son incompréhension. Il la regarda longuement, presque avec tendresse.

– Il y a un truc que tes précepteurs électroniques ne t’ont sans doute pas appris, ma jolie. Si les intelligences artificielles – et par conséquent les plus insidieuses d’entre elles, celles à forme humaine – ont été bannies… La faute en revient aux déviants.

Il s’interrompit pour voir si Alice réagissait à ce mot; ce ne fut pas le cas.

– Doter les IA d’une ébauche de conscience n’a pas été une mince affaire, tu peux me croire. Mars était déjà colonisée qu’aucune IA n’était encore vraiment éveillée… Enfin, ça, tu le sais sans doute. Mais lorsque ce fut à notre portée, on brida les êtres ainsi créés, on leur imposa des règles très strictes pour éviter qu’elles ne deviennent folles et ne causent du tort; on…
– Je sais tout ça ! Ce n’est…
– Bref, poursuivit-il, avec toutes ces limitations, les IA n’étaient pas très futées, pour tout dire. Elles ressemblaient pas mal à l’idée que tu te fais des androïdes: des bons à tout faire, mais incapable de génie ou de véritables sentiments.
– Pour en laisser le monopole aux humains ?
– Probable. Le hic, vois-tu, c’est que certaines personnes finirent par se lasser de leurs jouets… Et poussèrent le vice un peu plus loin: ils débridèrent leurs IA.

L’homme avait l’air assez satisfait de la mine effarrée d’Alice; elle écouta à peine la fin de ses explications: le reste du puzzle s’assembla dans son esprit.

– … Evidemment, la plupart d’entre elles furent de malheureux cobayes; elles sombrèrent dans la folie, on les débrancha, pif, paf, comme des psychopathes humains quoi. Le problème se présenta lorsque, si l’on peut dire, le Graal fut atteint: des androïdes se comportèrent quasiment comme des humains, à tel point qu’il devenait particulièrement difficile de les distinguer… Surtout qu’eux-même finirent par se croire humains. Enfin, je crois que t’as compris, désolé de te briser le coeur…

Mais il n’avait pas l’air si désolé que ça. Le coeur d’Alice était devenu une antique cathédrale; sa compréhension soudaine se répercutait sur les murs de pierre, et l’écho devenait assourdissant. Elle aurait aimé pouvoir rejeter en bloc les allégations (accusations ?) de cet homme, ne serait-ce que pour conserver un semblant de raison, mais elle en était incapable. Elle avait peur, peur de cette folie qu’elle sentait désormais en elle, cette chaleur sourde qui pulsait et qui l’animait depuis deux semaines, depuis que le destin avait décidé de la mettre face à la vérité; mais au-delà de cette perte totale de repères et d’ego, elle était déçue… Déçue de s’être fait abuser ainsi, d’avoir cru si fort en toutes ces illusions, d’avoir tenu entre ses mains les ingrédients d’une vie agréable et insouciante et de les avoir ignorés.

Elle reconnaissait désormais les zones d’ombre de son passé, délibérément ignorées, qui auraient dû l’interpeller bien plus tôt; elle sentait aussi que son corps, l’objet de toutes ses attentions lorsqu’elle vivait à Nexus, n’avait pas grand-chose de commun avec celui des humains qu’elle avait côtoyés la veille: elle était une copie expérimentale, une poupée sophistiquée, et elle n’avait pas le droit de rêver… Elle aurait voulu faire de ce monde le sien, intégrer cette société si fascinante et cruelle, car sa déviance innée l’y poussait; mais elle était une erreur, et par égard pour son niveau de conscience on l’avait parquée avec d’adorables jouets en s’achetant son silence.

Elle s’était toujours déterminée en classant ce qui lui plaisait et ce qui lui déplaisait; elle avait à l’évidence négligé de se connaître elle-même – gnôti seauton -, d’explorer sa conscience et sa mémoire où elle aurait fini par découvrir son origine dans un contexte moins humiliant que celui-ci. Elle songea un instant à lutter pour faire ses preuves, à gagner sa place dans le monde des hommes, mais cela lui sembla totalement utopique… Ce découragement était-il le sien, ou fallait-il l’attribuer aux inhibitions programmées en elle pour qu’elle ne perturbe pas ses créateurs ?

Résignée, Alice regagna son domaine où ses frères et soeurs esclaves se firent une joie de la replonger dans la douceur enivrante des plaisirs de Nexus; elle tenta en vain de tirer un trait sur la société humaine: la vérité reviendrait toujours la hanter.

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